B-A BA mormonisme

Introduction

Ceux que l’on appelle communément, et par raccourci, « les mormons » font partie de l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours. Même s’il est pratique de dire « mormon », officiellement, les fidèles de cette Église se désignent « Saints des Derniers Jours ». En utilisant un raccourci, on a vite fait de mettre tout le monde dans le même panier. Or, tout comme il y a plus d’un courant dans le judaïsme, dans la religion musulmane, ou dans le catholicisme, pour ne citer que ces religions, les Mormons appartiennent à un mouvement religieux très hétéroclite que l’on appelle le « mormonisme ». Si les groupes constitutifs du mouvement peuvent tous être rattachés à Joseph Smith, il convient de noter qu’il y a des « Mormons fondamentalistes » qui pratiquent la polygamie (Texas, Colorado, Bountiful au Canada, etc.), des Mormons qui n’ont jamais voulu en entendre parler (Église Réorganisé ou Communauté du Christ), des Mormons qui l’ont pratiquée mais qui l’ont abandonnée il y a plus d’un siècle[1].

Origines historiques, sociales et religieuses du mormonisme

Le contexte historico-religieux

L’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours, principal groupe du mormonisme avec plus de 14 millions de fidèles dans le monde, que l’on appelle aussi « Église mormone », existe depuis le 6 avril 1830 sur les registres du culte à Fayette, dans l’état de New York. Elle comptait alors 6 fidèles, y compris Joseph Smith, son premier prophète et fondateur. A l’origine, le nom était tout simplement « Église de Jésus-Christ » Smith changea le nom en « Église des Saints des Derniers Jours » en 1834, puis en 1838 pour aboutir au nom actuel. Changement ou pas, ces noms, assez courants dans les années 1830, témoignent d’une volonté des acteurs de la vie religieuse d’alors de faire renaître le christianisme primitif en vue de la fin des temps : notez les appellations « Saints des derniers jours », ou encore « Adventiste du septième jour », pour citer un autre groupe contemporain créé en 1844, à New York également. Les noms de ces groupes rendent compte d’une croyance sous-jacente commune à quasiment toutes les Églises en présence, à savoir l’imminence de la Second Venue de Jésus et l’intérêt à s’y préparer promptement. En langage courant on dit qu’elles étaient « apocalyptiques » (fin du monde), mais les spécialistes des religions préfèrent le terme « millénariste » (fin d’une ère chrétienne).

Pour les historiens, il faut sortir de Fayette pour se rendre à Palmyra, dépasser la date du 6 avril 1830 et remonter aux années 1816-1818, période pendant laquelle le deuxième Grand Réveil (1800-1840) battait son plein, pour bien cerner les origines de l’Église mormone. Pour rappel, le leitmotiv des réveils consistait à amener les « pécheurs » à se mettre en accord avec Dieu, c’est-à-dire à délaisser leurs « péchés » et à accepter Jésus comme Sauveur en entrant dans les eaux du baptême. La logique millénariste, la croyance en un  retour imminent de Jésus, donnait un caractère urgent à la conversion. Les pasteurs et prédicateurs itinérants, à la suite de Jonathan Edwards (1703-1758) et de George Whitefield (1714-1770), quelques années auparavant, ou de Charles Grandison Finney (1792-1875) à l’époque, jouaient d’un ressort en particulier pour convertir : ils faisaient appel à l’émotion. Il leur fallait déclencher une forte émotion chez leur auditoire, amener les « pécheurs » à vivre une ou des expériences spirituelles – sensations physiques de communion avec le transcendant, rêves, visions, bref, tout qui est de l’ordre de l’irrationnel pour l’observateur mais considéré comme « réel » pour le récipiendaire – de manière à ce que ces « pécheurs » réclament une « nouvelle naissance » à travers le rituel du baptême.

Certaines réunions revivalistes, appelées camp-meetings, pouvaient durer plusieurs jours. Les journaux de l’époque fourmillent d’anecdotes et de descriptions « spectaculaires ». On y parle de fidèles dont l’expression de la faveur religieuse se faisait sans la « retenue » connue dans les cultes en Europe: il est questions de fidèles qui se roulent par terre, qui croient avoir débusqué Satan au pied d’un arbre, qui crient comme des animaux blessés, qui déchirent leurs vêtements, marchent à quatre pattes…En fait, même les rituels et les formes de religiosités les plus « surprenantes » de nos jours – guérison/exorcisme par la prière et de la glossolalie (parler en langue) chez les pentecôtistes par exemple – n’ont rien à voir avec la ferveur religieuse des Grands Réveils. Il faut aussi dire que la religion n’était pas concurrencée par tout ce que l’on peut faire maintenant dans ses « heures perdues ».

L’intensité et la permanence de la ferveur religieuse dans Palmyra et ses alentours étaient telles que l’on a rebaptisé la région du sobriquet de « Burnt-Over District », expression dont les traductions possibles sont « Comté enflammé » et « Contrée des têtes brulées ».

Théophanie

La dynamique religieuse du « Comté enflammé » ne fut pas sans conséquences sur l’adolescent Joseph Smith. Dans un récit rédigé en 1838, il rend compte d’ »une agitation peu commune à propos de la religion », laquelle agitation se généralisa très rapidement  « chez toutes les confessions de cette région du pays », au point où « toute la contrée [lui] paraissait en être affectée [ :] de grandes multitudes s’unirent aux différents partis religieux, ce qui ne causa pas peu de remue-ménage et de divisions parmi le peuple, les uns criant: ‘Par ici!’, les autres: ‘Par là!’ Les uns tenaient pour les méthodistes, les autres pour les presbytériens, d’autres pour les baptistes ».

Vision de Dieu et de Jésus en 1820 (récit Smith)

Smith parle ensuite de son désire sincère de se joindre à une des Églises pour le salut de son âme. Il avait l’embarras du choix. Il dit avoir eu besoin de se tourner vers Dieu afin d’être guidé. Il continua sa quête pendant environ deux ans encore, jusqu’au printemps 1820. Il affirme avoir vu et conversé à cette période avec Dieu le Père et Jésus, vision divine qu’il reçut en réponse à ses suppliques. Cette manifestation théophanique (illustrée à droite), que les Mormons appellent la « Première vision », est le premier élément fondateur et structurant de ce qui va devenir le mormonisme. Elle est fondatrice et structurante en cela qu’elle pose les fondements théologiques de la nouvelle Église et la mission du premier prophète du mouvement. Au cours de cette visite céleste, Dieu et Jésus auraient dit à Smith de ne se joindre à aucune des Églises en présence mais de se préparer à être celui qui rétablira l’Église primitive.

Les Mormons parlent de « Première vision » parce qu’elle fut le début d’une série de manifestations divines au cours desquelles Joseph Smith aurait été visité par des anges – Pierre, Jacques, Jean pour la restitution des clefs (Prêtrise de Melchisédek, 1829) pour diriger l’Église de Jésus-Christ – Jean le Baptiste pour le droit de baptiser (Prêtrise d’Aaron, mai 1829) – et Moroni (sept 1823- sept 1827).

D’autres événements relatifs à la doctrine et aux rituels mormons eurent lieu avant la première moitié du XIXe siècle, notamment pour ce qui concerne les rituels pratiqués dans les temples. Parmi ceux-ci, citons le baptême par procuration que les Mormons accomplissent pour leurs défunts, la « dotation » et le scellement ou encore « mariage pour l’éternité », qui est à la base le fondement doctrinal de la polygamie abandonnée à la fin du XIXe siècle par l’Église mormone. Les rituels du temples, en particulier la « dotation », sont très riches en symbolisme. Comme son nom l’indique, à travers ce rituel, l’impétrant/e reçoit quelque chose qui lui est cher et qui a trait à son salut dans l’au-delà, s’il s’en montre digne en étant bon disciple de Jésus durant cette vie. En plus du symbolisme, ce qui frappe dans les rituels du temple ce sont leurs nombreux points communs avec la franc-maçonnerie (FM). Car, contrairement à d’autres Églises, les pierres des fondements doctrinaux de l’Église mormone ne sont pas seulement évangélico-revivalistes; elles sont aussi maçonniques. L’on se référera aux travaux très complets de Rigal-Cellard, Cérémonies des mormons de nos jours: mystère et initiations dans le temple, de Jean-François Mayer (Du secret dans le mormonisme) ainsi que deux modestes textes – écrits de notre plume – sur les liens mormonisme/FM (à paraître prochainement aux Éditions Champions et à La Pensée et les Hommes ; voir CV CCharles) pour plus de détails.

Parution du Livre de Mormon

Smith explique que l’ange Moroni avait pour mission de lui montrer où se trouvaient le récit historico-religieux de deux peuples, les Jarédites et les Néphites, qui auraient quitté Jérusalem au moment de la Tour de Babel – pour le premier, et vers 600 avant Jésus-Christ, pour le second – afin d’hériter du continent américain comme terre de promission. Le récit  fut publié pour la première fois en 1830, à Palmyra, sous le titre The Book of Mormon (Le Livre de Mormon, illustré à droite). En titrant Livre de Mormon, Smith présenta l’un des prophètes du livre, Mormon, comme auteur et c’est de là que vient le sobriquet « Mormon », à la base (et toujours, dans l’esprit de certains) péjoratif, tout comme le fut le substantif « chrétien ».

Bien entendu, l’Église mormone tient dès le début qu’il s’agit d’un livre sacré – qui est au demeurant étudié au même titre et de manière complémentaire à La Sainte Bible – que Smith traduisit par le pouvoir de Dieu de l’égyptien réformé (langue mentionnée dans le livre). L’origine et l’intervention divines pour faire paraître le livre seraient validées par le fait que Smith ne parlait pas la langue de départ et qu’il n’avait pas été scolarisé suffisamment longtemps pour pouvoir écrire un livre de plus de 500 pages, racontant l’histoire religieuse et sociopolitique des deux peuples jusqu’à leur extinction.

Divergences théologiques, conflits et marginalisation du mormonisme

La parution du Livre de Mormon et les affirmations de Joseph Smith d’avoir communié avec des anges, pire, d’avoir vu Dieu et Jésus, furent en contradiction directe avec la doctrine chrétienne qui soutient que la Bible est un canon fermé et que nul ne peut soutenir la présence Dieu dans un état charnel (Exode 33 :20), à moins qu’il soit le fils de Dieu, à savoir Jésus (Jean 1 :18). De même, en instituant les rituels du temple, Smith pose implicitement que si les principaux dogmes et rituels du christianisme (la foi, la grâce, le repentir, le baptême, la persévérance) sont nécessaires, ils ne suffisent pas pour assurer l’exaltation dans l’au-delà. En s’inscrivant en faux à ces points de consensus, Joseph Smith posa les bases de la future Église dans une radicalité totale par rapport aux autres, radicalité qui eut pour conséquence de pousser le mormonisme à la marge des paysages religieux et sociopolitique étasuniens. Cela explique que les Mormons ait parcours l’Amérique d’Est en Ouest, de New York aux Rocheuses de l’Utah, comme pour arpenter l’empire Est-Ouest rêvé par Thomas Jefferson quelques décennies auparavant.

Les Mormons et l’Amérique

Le fait de pousser les Mormons à la marge de la société américaine n’a pas gommé pour autant l’américanité du mouvement religieux. En effet, l’Église mormone est profondément américaine. Cette américanité se trouve surtout dans le rôle central que prend l’Amérique dans ce qui fait l’église tant sur le plan sociologique que sur le plan doctrinale. Le fait que le mouvement religieux ait débuté aux États-Unis pourrait, de prime abord, être contesté

comme fondement de son américanité: il fallait bien qu’il commence quelque part, dira-t-on. Pourtant, de cette origine découle un certain nombre d’événements qui participent de la sacralisation de l’Amérique comme une terre avec une destinée divine (Manifest Destiny), destinée à laquelle rien ne saurait faire obstacle, un peu comme l’expansion du mormonisme à travers le monde, comme le prophétisa Smith un jour. Pour les éléments de l’américanité du mormonisme, relevons que:  Smith était américain ; il aurait vu Dieu et Jésus en Amérique, confirmant de ce fait que ce soit une « Terre élue » (Chosen land), choisie par Dieu; le Livre de Mormon raconte l’histoire d’un peuple qui aurait reçu l’Amérique en terre de promission ; etc. Cette sacralisation de l’Amérique est d’ailleurs l’une des treize articles/professions de foi de l’Église mormone selon laquelle « Sion (la Nouvelle Jérusalem)[,] sera bâtie sur le continent américain » (10e article de foi), le siège désigné étant Independence, dans le Missouri. Une autre source du canon mormon dit que la Constitution américaine est d’inspiration divine (cf. Doctrine & Alliances, 101:80).

EN CONSTRUCTION: Suite à venir


[1] Pour plus d’information sur les groupes minoritaires du mormonisme, on se réfèrera aux travaux de mon collègue Chrystal Vanel qui prépare une thèse sur le pluralisme religieux issu du fondateur du mormonisme à l’École Pratique des Hautes Études de Paris Sorbonne.

6 réflexions au sujet de « B-A BA mormonisme »

  1. Je découvre votre blog aujourd’hui et me rend seulement compte de la complexité du sujet. Jusqu’à présent, j’avais toujours pensé que les mormons ne faisaient qu’un! Félicitations pour votre article vraiment très éclairant.

  2. C’est intéressant dans le sens où même nous mormons, ne voyons pas dans quel terreau l’église à pris. Je pense à la description de cette période folle où les gens prenaient la religion avec autant de (folie?) considération et cherchaient où était la vérité. Ta description des camp-meeting est hallucinante.
    Mais si on lit entre les lignes, les fermiers américain avaient plus de temps à tuer par rapport à nous, étaient passionnés par la quête de la connaissance. Est ce que c’est ce manque de temps qui a tué la religiosité des gens ?

    C’est marrant, je m’attendais à avoir un résumé des principes, de l’historique version missionnaire. C’était sans compter l’orientation « étude sociologique » du blog 🙂

    PS : C’est Floriane, d’ailleurs il n’y a pas de souci pour les autres questions par mail.

    • Bonjour Floriane,

      J’ai bien fait le lien entre « La sorcière » et toi! D’accord pour questions. Je suis juste un peu débordé ces jours-ci mais j’y reviendrai.

      Est-ce que le manque de temps a tué le perte d’engouement et de ferveur pour les religions? Ce n’est pas la seule raison mais ça y contribue. La technologie et la modernité sont une concurrence pour les religions. Beaucoup l’ont compris et mettent en place des stratégies pour se servir de ce support de concurrence (prédications en directe à la télé, sur le net, prayer room, sites internet, etc.) pour rester dans le jeu.

      A bientôt.

  3. J’ai lu votre article avec beaucoup d’intérêt et espère pouvoir lire la suite annoncée. J’ai lu le livre de Mormon en français et me suis procuré la version anglaise encore plus indigeste pour un francophone. J’ai été surpris de voir à plusieurs reprises le mot soie (silk) dans le Livre. Il semblerait que les émigrés de l’an 800 avant notre ère aient embarqué énormément de soie pour qu’on parle à plusieurs époques distantes de nombreux siècles de quantités importantes de vêtements en soie ! Or, la soie fut découverte en Chine et resta un secret d’état durant des siècles et son origine animale (les cocons des vers à soie) ne fut connue que longtemps après le départ des émigrés de l’an 800. Aucune trace de soie originaire du continent américain n’a été découverte. Ce qui rend très suspecte et probablement fantaisiste cette mention de vêtements en  » soie  » .
    Mais, me dira-t-on dans la bible aussi, on parle de soie. Si vous vérifiez les textes originaux, vous constaterez que la traduction soie ou silk est pour les premières occurrences erronée car les termes hébreux ont une autre signification et évoquent des tissus-cadeaux, ou tissus d’apparat.
    Il est curieux que des milliers d’années plus tard, la même erreur de traduction se retrouve dans le Livre de Mormon.; Lors de la traduction par les Septante, on se trouvait à une époque où le monde grec venait depuis peu s’approvisionner en soie qui était un tissu réservé aux plus hauts dignitaires. C’est Alexandre le Grand qui apprit à connaître la soie en voyant une tenue en soie portée par le chef des Perses qu’il venait de vaincre et à qui il imposa de lui livrer de la soie. On est bien longtemps après le départ de nos expatriés vers le continent américain.
    Autre épouvantable anomalie du Livre de Mormon, on y parle à plusieurs reprises de la bible, terme évidemment inconnu des émigrés de l’an 800 avant notre ère, puisqu’il fut inventé lors de la traduction en grec des multiples livres rassemblés dans la bible grecque dite des Septante à une époque ou presque plus personne ne comprenait la langue d’origine des livres sacrés hébreux. Que l’on ait traduit le texte égyptien réformé par Livres saints serait logique mais par bible, cela semble un anachronisme tellement ridicule qu’on doit soupçonner son auteur de pure invention. Voilà déjà au moins deux raisons pour lesquelles les messages du Livre de Mormon me semblent des plus suspects et sortis de l’imagination fertile de Smith ou de ses acolytes..

    • Merci de votre commentaire. J’espère effectivement compléter cette « introduction au mormonisme »… un jour.

      En attendant, les points que vous soulevez me laissent penser que vous avez bel et bien lu le Livre de Mormon. Mark Twain écrivait en 1872 (Roughing it) que ce livre est du « chloroform in print » (chloroforme imprimé, édition 1891, p. 127).

      Vous trouverez bien d’autres anachronismes et de références culturelles très répandues en Amérique et en Europe au temps de Joseph Smith et un peu avant, y compris des références shakespearienne. Preuve qu’en plus de la croyance dans le divin, les livres religieux et les religions qui utilisent sacralisent aussi un réel et un contexte culturels. Au bout du compte, vous parviendrez au même constat que bien d’autres: les livres religieux ne résistent pas longtemps à la sagacité. Pourtant, ils exercent chez ceux qui croient une influence bien réelle.

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