Mia Love et Orrin Hatch: première républicaine Noire au Congrès et le retour d’un mormon à la tête de la commission des finance du Sénat

Titre long pour une note brève.

Mia Love

Je le concède, le truisme « rien ou peu de choses sont irréversibles en politique », que j’avais mis en avant dans ma précédente note, aurait pu s’appliquer à Mia Love: malgré les indicateurs que j’avais mis en avant, elle aurait pu échouer à battre Doug Owens qui, il faut le reconnaître, avait aussi des atouts. Mais ma note n’était pas non plus un coup de poker. Elle était bien étayée. Et les résultats des urnes ne m’ont pas fait mentir.

Mia Love embrassé par son père, Deseret News

Mia Love embrassé par son père, Deseret News

Que ce soit sur le site du Deseret News ou celui du Salt Lake Tribune, l’image qui prévaut pour les élections de mi-mandat en Utah est celle de Mia Love, entourée de sa famille, dont son père qui l’embrasse. Les parents de Mia Love et sa famille ont de quoi être heureux puisqu’elle vient non seulement d’être élue au Congrès, ce qui est déjà beaucoup pour une famille d’immigrés, mais qu’elle va marquer l’histoire aussi bien au niveau de l’Utah qu’au niveau fédéral.

Au niveau de l’Utah, Mia Love est la première Noire élue au Congrès. Elle est aussi l’autre nom du parachèvement de la « républicanisation » de l’Utah. Avec son élection, la délégation qui représentera l’Utah au Congrès, que ce soit au Sénat ou à la Chambre, est « rouge », entièrement républicaine. Cette délégation, issue d’un État plutôt conservateur et patriarcal, comprend une femme. Cela peut surprendre quand on méconnait l’Utah de voir une femme en politique et élue à une telle fonction; mais comme je l’ai expliqué dans ma précédente publication, ce n’est pas une nouveauté dans l’histoire de l’Utah.

Au niveau fédéral, Mia Love devient la première femme Noire du Parti républicain au Congrès, issue qui plus est de l’immigration. Tout un symbole pour le Parti qui s’oriente maintenant vers les élections présidentielles et qui veut s’adresser aux minorités.

La Commission des finances du Sénat

Avec la perte du Sénat, Harry Reid ne sera plus le chef de la majorité et de fait, ne sera plus le mormon le plus puissant du monde. Il passe dans l’opposition pour laisser sa place à Mitch McConnell, sénateur du Kentucky et évangélique affilié à la Convention des baptistes du Sud. La régression de Reid ne signifie pas pour autant que les mormons perdent en représentativité politique puisque Orrin Hatch est normalement le futur président de la Commission des finances du Sénat, poste stratégique par où passe deux tiers du budget des États-Unis. Hatch, qui de par son ancienneté deviendra aussi président par intérim du Sénat, ne sera pas le premier mormon à détenir la clé des finances américaines. Il aura probablement à cœur de marquer l’histoire économique du pays comme le fit un certain Reed Smoot, apôtre mormon, qui fut président de cette même commission de 1923 à 1933.

Les armes aux Etats-Unis et la jurisprudence mormone

L’assassinat de plusieurs personnes, dont une vingtaine d’enfants, dans une école dans le Connecticut et le débat sur les armes aux États-Unis me poussent à sortir ponctuellement du silence que je m’impose pour des raisons professionnelles.

Petit éclaircissement, pour commencer, sur mon titre: il y a bien un mormon fabriquant d’armes depuis des générations mais mon titre ne doit pas s’interpréter dans le sens qu’il y aurait un précédent judiciaire impliquant des mormons et qui limitent le port d’armes aux États-Unis. Par contre, il y a des cas de jurisprudence du Congrès et de la Cour Suprême impliquant les mormons qui montrent que l’on peut limiter, voire rendre totalement inopérant le deuxième amendement constitutionnel sur les armes.

Avant d’en venir à ces jurisprudences, soulignons aussi, comme cela a été fait plus d’une fois, que l’on détourne cet amendement de son intention initiale et de son contexte. Il suffit de le lire: « Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, il ne pourra être porté atteinte au droit du peuple de détenir et de porter des armes. »

Cet amendement a été ajouté dans un contexte où la jeune nation américaine se méfiait d’une invasion par les puissances étrangères voisines (les Espagnols, les Anglais et les Français) et de certaines tribus indiennes qui menaçaient à tout moment de récupérer leurs terres. Et, pour éviter cela, on le lit dans l’amendement, on établissait des milices qui, à l’époque, n’étaient pas de petites organisations ad hoc décidées et dirigées par des personnes lambda mais par des autorités reconnues (les maires et les gouverneurs). L’équivalent de ces milices seraient aujourd’hui la « garde nationale » que l’on trouve dans chaque État. Et, enfin, il ne s’agissait pas de se protéger soi-même mais de protéger le pays. Or, le comble aujourd’hui c’est que le pays est menacé de l’intérieur à cause d’une mauvaise interprétation de la loi!

Venons-en maintenant aux mormons. A la seconde moitié du XIXe siècle, le Congrès a décidé que la polygamie, alors considérée comme une « relique du barbarisme » avec l’esclavage, n’était pas acceptable sur le sol américain. On a donc voté des lois pour l’interdire. Les mormons ont contesté la validité des lois devant la Cour Suprême au motif qu’elles contrevenaient à leur droit constitutionnel garanti dans la clause du « libre exercice » du Premier amendement. En toute bonne foi, cette fameuse clause autorisait alors les Américains à croire et à pratiquer leur religion en toute liberté. Seulement voilà, la Cour a établi un précédent dans Reynolds vs United States (1878) que si on était libre de croire ce que l’on voulait, comme le garantissait l’amendement, on ne pouvait pas agir sur toutes les croyances que l’on pouvait se trouver. Autoriser cela, a argumenté la Cour, c’était « permettre à chaque homme de s’ériger en son propre législateur » sur la base de ses croyances et donc priver l’État de toute légitimité. Imaginons, dit l’opinion majoritaire, que la croyance d’un homme consiste à faire des sacrifices humains? Ou que sa croyance lui demande de mettre œuvre on ne sait quel autre fantasme?

Comme on le sait, les mormons se sont conformés à la volonté de l’Amérique institutionnelle et ont fini par abandonné la polygamie avant la fin du XIXe siècle. Mais, au-delà de cet abandon, c’est surtout la portée de la jurisprudence qui nous importe ici. La Cour Suprême, à la suite de lois votées par le Congrès pour dire ce qui était acceptable ou pas, a décidé de limiter la portée d’une clause constitutionnelle. Cela veut dire que la sacralité de la Constitution, que les plusieurs lobbies avancent pour empêcher toute régulation sérieuse de la circulation des armes aux États-Unis, réside non pas dans sa immutabilité dans le temps mais dans la clairvoyance des Framers qui, s’ils n’ont pas pu anticiper précisément en quoi la société américaine pouvait évoluer, ont au moins prévu les institutions qui pouvaient faire évoluer la Constitution afin qu’elle continue de garantir la sécurité des américains et assurer la cohésion sociale.

Certes, il y avait au XIXe siècle un sentiment anti-mormon qui donnait plus de légitimité au Congrès et à la Cour Suprême pour légiférer contre la polygamie et rendre quasi inopérant la clause du « libre exercice ». Bien entendu, il ne s’agit pas d’excuser la polygamie mais il faut bien se rendre à l’évidence que sa pratique a été interdite parce qu’elle touchait à la moralité et non parce qu’elle tuait. Mais alors, que dire d’une croyance populaire basée sur une lecture erronée de la loi qui aboutit à plusieurs reprises comme on le sait à des assassinats d’innocents? Y avait-il plus de « barbarie » dans le fait de pratiquer la polygamie que dans le fait de tirer sur des êtres humains comme des oiseaux? Y a-t-il plus de terrorisme dans le fait que des extrémistes fouettent en public des amoureux, amputent des gens pour de petits larcins, menacent d’amputer des musiciens que de tuer des innocents, des enfants comme on vient de le voir?

L’Amérique doit savoir appeler un chat un chat et faire face à ses propres contradictions et combattre ces formes de terrorisme et la barbarie partout, y compris chez elle.

Je dois préciser, après ce « coup de gueule », que je ne suis pas de ceux qui, comme Ted Stanger hier soir en deuxième partie de programme sur France 2, font croire que tous les Américains sont des fous dangereux, armés jusqu’aux dents, qui dorment sur leurs armes et qui tirent sur tout ce qui bouge. Il connait son pays certainement mieux que moi; mais pour ce que je sais des États-Unis, et malgré ses problèmes, ça reste un pays avec des gens formidables. J’ai des amis qui ont des armes, tout comme il y en a en France, qui s’en servent pour la chasse et qui ne dégainent pas sur des gens.