Les mormons et l’Utah vont de nouveau marquer l’histoire des États-Unis avec Mia Love

QG campagne Mia Love, nov 2012

QG de campagne Mia Love, nov 2012 – Cliché CCharles

Au lendemain de sa victoire contre Mia Love en novembre 2012, Jim Matheson, le champion du Parti démocrate, avait affirmé qu’en échouant à le battre dans les urnes,  Mia Love, avait raté la seule vraie occasion qui pouvait lui être donnée de se faire élire comme représentante de l’Utah au Congrès.

Les résultats serrés (moins de 768 voix d’écart) à travers le district en jeu – dont Salt Lake City, ville de moins en moins mormone et de plus en plus libérale – et le contexte politique général donnaient raison à Matheson. Mia Love, qui incarnait le renouveau, était soutenue par Mitt Romney en personne alors que Matheson, même après avoir pris ses distances avec la loi sur la santé de Barack Obama, était considéré comme le « candidat d’un système qui avait failli ».

Mais on le sait aussi, rien ou peu de choses sont irréversibles en politique. Et l’ironie du sort est que c’est Matheson qui, à peine un mois après le début de son septième mandat, offrit à Mia Love la seconde et certainement la plus sérieuse occasion de se faire élire en annonçant qu’il n’en briguerait pas un huitième. Avec son retrait, tous les indicateurs sont de fait passés au vert pour que Mia Love devienne la première Noire du Parti républicain au Congrès, envoyée par l’Utah des mormons qui plus est. Deux sur les trois derniers sondages, y compris un du Parti démocrate, la placent déjà en tête du scrutin avec entre 9 et 12 points d’avance sur son adversaire. Au-delà du retrait de Matheson, voici quelques-unes des raisons de ce succès annoncé.

Exit la contrainte du nom
L’un des principaux indicateurs est celui du nom. Pour le meilleur ou pour le pire, celui-ci importe en politique, et en particulier en Utah où il est de bon ton d’avoir un nom qui évoque l’héritage commun de la majorité de la population, à savoir les charrettes à bras, la construction ex nihilo d’une ville dans le désert, les persécutions, et même la polygamie.

En 1976, Orrin Hatch, l’actuel doyen des sénateurs américains, avait rappelé au démocrate Frank Moss qui l’accusait d’être un jeune inexpérimenté « parachuté » en Utah qu’il pouvait le battre rien qu’avec les voix des Hatch issus de la polygamie et arrivés en Utah avec les premières compagnies de charrettes à bras.

Mia Love n’a pas été élue en 2012 justement parce que son adversaire avait comme Hatch un patronyme fort et facilement identifiable ; c’est ce qu’on appelle la « name recognition » en anglais. Certes, les Matheson sont arrivés en Utah seulement au cours de la première moitié du vingtième siècle. Mais ils ont très vite su se positionner au cœur de la cité : le grand-père Matheson fut assistant du procureur fédéral pour l’Utah ; le père fut avocat et gouverneur de l’Utah de 1977 à 1980 et c’est en son honneur que le patronyme Matheson a été porté en 1996 à la façade de l’un des tribunaux de Salt Lake City.

Jim bénéficiait donc de tout ce capital, sans compter le fait qu’il en était à son sixième mandat comme représentant de l’Utah au moment de son face à face avec Mia Love en 2012.

Un adversaire « pour occuper le terrain »
Bien sûr, le retrait de Jim Matheson n’a pas changé la réalité historique pour Mia Love. En revanche, elle a réussi ses dernières années à se faire un nom à force de publicités, de meetings, d’interviews, etc.

Elle bénéficie aussi d’avoir en face d’elle un certain Doug Owens, bien moins connu dans le district et qui a un patronyme somme toute banal, que les électeurs ne peuvent pas plus associer à l’héritage commun que celui de son adversaire. Il essaie de compenser cette faiblesse en donnant des informations qui témoignent d’un ancrage religieux et culturel comme le fait d’avoir été missionnaire pour l’Église mormone (en France, pays d’origine de sa mère et comme son père avant lui) mais c’est bien peu compte tenu des atouts de Mia Love qui est aussi mormone.

En effet, à l’inverse d’Owen, qui a tout l’air d’un candidat aligné « pour occuper le terrain » même si on connaît à l’avance l’issue du scrutin, la candidate du Parti républicain a un patronyme sympathique que ces stratèges ont rendu percutant et facile à retenir à travers le slogan « Love4Utah ». Ce slogan renvoie directement à un autre atout majeur qui est la personne même de la candidate.

L’âge, le capital sympathie, le sexe et le facteur ethnique et l’argent
A l’inverse de son adversaire, qui passe sur certaines photos et captures d’écran pour un « vieux schnock » solitaire et peu aimable, Mia Love a une prestance qui la place loin devant : elle est jeune, dynamique, belle et même la couleur de sa peau joue en sa faveur.

Le fait pour Love de faire partie des 1.3% de Noirs qui vivent en Utah est loin d’être un handicap. Rappelons qu’elle a été la première maire Noire en Utah, de Saratoga Springs, pour être plus précis, une grande ville qui a poussé quasiment du jour au lendemain dans la banlieue de Salt Lake City. Elle est de ce fait l’occasion pour l’Utah d’envoyer des signaux forts quant à la place faite aux minorités visibles, d’autant plus que la majorité des électeurs appelés à se prononcer appartiennent à une église qui a tardé à réadmettre les Noirs à ses cercles ecclésiastiques et qui cherche à montrer une image plus cosmopolite en mettant en avant des fidèles comme le chanteur britannique Alex Boyer ou encore la chanteuse Gladys Knight.

Au-delà de l’Utah et en plus de l’appartenance ethnique, le fait d’être née de parents immigrés (ses parents sont originaires du sud d’Haïti) contribue une des étoiles montantes du Parti républicain, à faire de Mia Love, à l’instar de Marco Rubio, le sénateur hispanique de la Floride. Le Parti doit absolument éviter de s’aliéner cette catégorie de population à cause de sa position sur l’immigration, gage également pour les prochaines présidentielles dont le coup d’envoi débutera de fait le soir du 4 novembre. D’où un l’investissement de moyens conséquents pour faire élire Mia Love.

Si l’élection devait se jouer à l’aune du seul paramètre financier, Mia Love l’a alors déjà remportée. D’après le Salt Lake Tribune, quotidien local orienté à gauche, elle a levé près de 1.5 millions de dollars rien que sur le trimestre d’août à octobre de cette année, une force de frappe inégalée à ce jour pour une telle élection en Utah, alors que son adversaire a levé moins de 300 000 dollars au cours de la même période. Cet écart financier traduit l’intense mobilisation des républicains au-delà de l’Utah et, a contrario, un certain défaitisme chez les démocrates.

« Paradoxe mormon » et désir de revanche
Mia Love bénéficiera aussi du « paradoxe mormon », de la capacité qu’ont les mormons à envoyer des signaux a priori contradictoires parce qu’ils sont tiraillés entre le passé, leurs valeurs et la modernité. Une minorité conservatrice, et surtout rurale, en Utah continue de penser que les femmes doivent rester au foyer et s’occuper des enfants. Cela a joué en 2012. Mais le fait pour Love d’être une femme pèsera énormément dans le scrutin à venir pour la simple et bonne raison que cette société patriarcale a un message à envoyer au reste du pays.

Comme pour les minorités, cet État conservateur doit montrer que son conservatisme n’est pas aussi arrêté qu’on voudrait le croire. La pratique de la polygamie a par exemple souvent occulté que l’Utah fut le premier État a accordé le droit de vote aux femmes (1870) et où une femme a pour la première fois été élue à une fonction politique (1896), bien avant le reste du pays (1920). L’élection de Mia Love sera l’occasion pour l’État de renouer avec ce progressisme peu connu.

Étrangement, sur ce plan, c’est le candidat du Parti démocrate qui propose de faire un bond en arrière et s’inscrit en faux par rapport aux valeurs progressistes de son parti en proposant une valorisation salariale pour permettre à l’un des parents dans un foyer, le plus souvent une femme, bien évidemment, de rester à la maison. Dans la mesure où le Parti démocrate n’est pas le même en Utah que dans le reste du pays, tout comme il est différent dans le Sud par rapport au Nord, on peut considérer que cette proposition consiste à s’adapter aux réalités locales et à attirer une partie de l’électorat pro-famille de l’Utah. Mais ce faisant, les démocrates se ringardisent quand on sait qu’en face, c’est une femme qui se propose de quitter son foyer pour faire de la politique.

La question LGBT en Utah et les arrêts des tribunaux
L’élection se jouera aussi d’une part sur la volonté d’une majorité des électeurs de son district de montrer qu’ils sont suffisamment inscrits dans la modernité et suffisamment ouverts pour élire une femme et, d’autre part, leur refus de se voir imposer le mariage homosexuel à coups d’arrêts des tribunaux.

En effet, si, comme tout bon Américain conservateur, les mormons finissent toujours pas accepter les décisions juridiques, ils n’aiment pas la pratique qui consiste à « légiférer depuis le banc » (legislate from the bench), à imposer par le biais des tribunaux ce qu’une majorité du peuple a rejeté par les urnes. Or, il s’est levé dans l’État une vague de mécontentement depuis qu’un juge fédéral a arrêté en décembre 2013, à la grande satisfaction des démocrates, que l’Utah se devait de reconnaître les mariages des couples du même sexe et de marier ceux qui le souhaitaient. Mia Love sera portée par le désir de revanche qui anime les électeurs opposés à cette décision venue des tribunaux fédéraux.

La fin du Parti démocrate en Utah ?
L’Utah n’a plus envoyé de démocrates au Sénat fédéral depuis Frank Moss, battu par Hatch en 1976. Matheson est jusqu’à présent le survivant de cette espèce politique en voie d’extinction. Les démocrates sont déjà très minoritaires à l’Assemblée d’Utah. Si elle devait se confirmer comme le laissent penser les indicateurs, l’élection de Mia Love écartera durablement (et de manière irréversible ?) leur Parti des fonctions politiques fédérales en Utah. Et il est fort peu probable que les dirigeants de l’Église mormone y réaffectent des fidèles par souci d’équilibre comme cela a pu se faire vers la fin du dix-neuvième siècle. Il appartiendra donc aux seuls cadres du Parti, tant sur le plan local que fédéral, de faire le bilan de ce déclin, de trouver autre chose que la « démormonisation » ou la « libéralisation » (dans le sens américain du terme) naturelle de l’Utah et de proposer une alternative politique crédible pour sortir de la longue « traversée du désert » qui semble les attendre.

Certes, il ne faut pas exclure un scénario inverse où Mia Love serait battue. Le dernier sondage publié récemment par des politologues d’un centre de recherche politique de la BYU donne Owens gagnant. La méthodologie très contestable de ce sondage et les indicateurs que je viens d’évoquer pousse plutôt à relativiser l’éventualité d’une victoire démocrate.

En attendant le verdict des urnes le 4 novembre, il faut se désabuser ici de croire que Mia Love, son mari et leurs soutiens sont des conservateurs d’un autre siècle, amoureux de leurs armes et anti-éducation et anti-aides du gouvernement parce qu’ils seraient des gens de l’Amérique dure, d’un autre siècle. C’est bien plus complexe que cela.

Tout comme je l’ai fait pour les démocrates et pour ses cadres, j’ai passé plusieurs heures à observer le déroulement de sa campagne en 2012 et je me suis longuement entretenu avec Jason Love, son mari, et d’autres personnes engagées dans sa campagne. Ce que j’ai retenu, c’est que son équipe est à son image, dynamique, jeune. Ce sont des gens qui partent du principe très américain rendu célèbre par Kennedy qu’il faut se demander ce qu’on peut faire pour son pays et non pas ce qu’on peut en tirer. Cette nouvelle garde que le Parti républicain met de plus en plus en avant est déterminée à aller au Congrès pour réparer Washington, qu’elle croit « en panne ».

“A poils!” ou les sous-vêtements sacrés des mormons

En passant

Aujourd’hui, ce sera deux notes pour le prix d’une (encore que vous ne payez pas pour lire sur ce blog !). Après quelques réflexions personnelles, le reste du contenu cette note sera la traduction d’un texte de Robert Rees paru dans Religion News Service ce samedi 24 août. Sa contribution, traduite et republiée avec son autorisation (échange de mails 24 et 25/08) me semble tout fait à propos.

Déshabiller les mormons jusqu’aux poils?

La potentialité d’un président mormon aux États-Unis,  Mitt Romney en l’occurrence, transforme cette volonté de savoir en une obsession mal placée qui ramène les mormons sur le devant de la scène, le pilori, ou le  « billard », comme jamais auparavant. On les déshabille complètement. On les dissèque à la recherche d’un scoop ou de l’information qui permettra de « faire le buzz » et gouter à cette notoriété aussi éphémère que les recherches sont superficielles. Cela, afin de se targuer d’avoir été le premier à révéler telle ou telle information sur Mitt Romney et sa religion.

L’illustration ci-dessous est un tableau récapitulatif des requêtes sur mon blog Mormonisme & Sociétés pour la date du 3 juin 2012. Comme on peut le constater, sur 53 requêtes à partir des moteurs de recherche qui ont conduit sur le blog Mormonisme & Sociétés, 27 (plus de 50% !) concernent les sous-vêtements portés par les mormons.

(Stats du Site ‹ Mormonisme & Sociétés au 3 juin 2012: télécharger l’intégralité de la page au format pdf)

Bien entendu, rien sur le récapitulatif ne permet de savoir combien de personnes ont fait des requêtes de ce genre. Quelqu’un qui tient absolument à savoir a pu développer une obsession passagère, effectuant la requête plusieurs fois et avec plusieurs combinaisons de mots.

Seulement voilà, si les requêtes concernant les sous-vêtements sont moins nombreuses sur le blog en dehors de la date du 3 juin, il n’en demeure pas moins qu’il y en a quasiment chaque jour. La probabilité que ce soit plusieurs personnes n’est donc pas à exclure. Et, quelque soit le nombre de personnes derrière les requêtes, il s’impose une évidence : on veut savoir ce que portent les mormons sous leurs vêtements habituels. On veut tout savoir sur Mitt Romney et ses coreligionnaires, par tous les moyens, y compris les mettre à nu, le cas échéant, pour savoir de quoi ils se parent vraiment.

Ne devrait-il pas y avoir de limites ?

Certes, il est tout à fait légitime de s’enquérir et d’informer pour faire reculer la méconnaissance, également néfaste, si tant est que cette démarche est empreinte de respect tant pour ceux qui font l’objet de la recherche que pour ceux qui liront les résultats de cette recherche. Mais, s’agissant des sous-vêtements des mormons, plus qu’une curiosité dans le but d’informer valablement, les interrogations me paraissent davantage relever du voyeurisme et de la volonté de justifier des a priori et des clichés bien ancrés. Elle n’est pas sans rappeler le voyeurisme avec laquelle on dénonçait le soi-disant harem mormon et la polygamie (bien sûr qu’il fallait le faire), tout en souhaitant quelque part que cela continue compte tenu du plaisir jouissif que procurait le fantasme sur le sujet.

Mais, de quoi je me mêle au juste ? La décence cesserait-elle d’être de rigueur dès lors qu’il s’agit de parler des mormons ? Comme le souligne Robert Rees, on prend avec les mormons des libertés que l’on ne prendrait pas avec d’autres personnes et groupes religieux. Qui se pose la question de savoir comment sont les sous-vêtements de Barack Obama, de François Hollande ou d’Angela Merkel ? Au nom de quel droit à l’information jouerait-on à aller voir sous la jupe des mormones ou sous le pantalon des mormons le type de sous-vêtements dont ils se parent ? Si les mormons voulaient en faire un sujet de discussion sur la place publique, ils ne les porteraient pas si intimement contre leurs corps et sous leurs habits courants.

Il est désespérant de constater encore et encore combien le voyeurisme malsain a fini par remplacer la curiosité qui pousse à mieux comprendre pour bien informer. A la place d’une information sérieuse, ces sous-vêtements blancs (sauf pour les militaires actifs), en deux parties maintenant, avec des marques symboliques à des endroits tout aussi symboliques – que les mormons (hommes et femmes) portent comme rappel de leurs engagements envers Dieu – deviennent des « sous-vêtements magiques » et sont plutôt connus à travers la superstition et les anecdotes culturelles, bien souvent fausses, qui se sont construites autour.

L’Église mormone ne fait pas la sourde oreille

Si, au nouveau de mon simple blog en français je reçois autant de visite, il faut imaginer les millions de requêtes qui atterrissent sur les différents sites de l’Église mormone. Et, bien entendu, l’institution a essayé de répondre à sa manière à l’affluence des requêtes. J’en veux pour preuve la multiplication des supports d’information sur le sujet depuis environ un an. Lorsque j’ai commencé à faire des recherches sur l’histoire, la théologie et le fonctionnement de l’Église mormone il y a 8 ans, il fallait lire, chercher, rechercher encore et encore pour finir par tomber sur des documents crédibles et validés par l’institution ou des spécialistes. Aujourd’hui, une page entière, bien fournie et facilement accessible, est consacrée aux sous-vêtements sur son site internet consacré aux temples et les rituels qui s’y déroulent. Et, à la fin de la page, un lien renvoie vers un autre site dédié aux sous-vêtements (non officiel mais recommandé par l’Église mormone) avec une vidéo (ci-dessous) qui tente d’expliquer le fondement chrétien du port de ces sous-vêtements.

(Ceux totalement ignares du contenu de la Bible devront se tourner vers un spécialiste des religions ou un dirigeant religieux pour les éclaircissements)

Mais, il y a toujours un « mais », puisque l’Église mormone est soupçonnée de cacher des choses – tout comme on soupçonne, à tort ou à raison, le Saint Siège, les Francs-maçons, etc., de dissimuler de grands secrets -, peu de gens semblent être satisfaits des informations qu’elle donne concernant les sous-vêtements. C’est trop simple ! Il manque des choses ! Et ce n’est pas faux. En droit, l’Église mormone divulgue sur les sous-vêtements uniquement les informations qu’elle estime dépourvues de valeurs symboliques et qui ne tombent pas sous le sceau du sacré. Du coup, les insatisfaits cherchent à combler ce vide par tous les moyens possibles.

Autant donc vous prévenir tout de suite, en dehors des photos et vidéos pirates ou de grossières reconstitutions, si vous n’êtes pas mormons depuis au moins un an et en possession d’une autorisation spéciale appelée « recommandation à l’usage de temple », vous n’aurez jamais accès aux sous-vêtements sacrés des mormons par les canaux officiels. Vous ne les trouverez pas dans le commerce. Vous ne pourrez pas les commander sur le portail internet de l’Église (il faut un « numéro de membre »), etc.

En gros, si l’Église mormone accepte de communiquer un tant soit peu sur ces sous-vêtements qu’elle considère des plus sacrés, elle ne va pas non plus hypothéquer sa valeur sacrale pour « un plat de lentilles »; même si ce plat se trouve être la Maison blanche pour un de ses fidèles.

Qu’attend-t-on au juste des mormons ?

La curiosité obsessionnelle et déplacée concernant les dessous sacrés des mormons conduit à se demander s’il n’y a plus d’agnostiques et d’athées sereins et réfléchis dans cette France où il est plus facile de faire abstraction de la raison et de l’esprit d’analyse dès lors qu’il y a une dimension religieuse dans quelque chose. « C’est religieux ? Alors ce n’est pas bon », pense-t-on d’un simplisme à faire pâlir les plus incultes. Les manifestations ou signes d’appartenance religieuse sont de plus en plus vécus comme des agressions, des anomalies, des ostentations à bannir de l’espace publique. On entendrait presque « cachez ces symboles religieux que je ne saurais voir !» L’inconvénient est que quand ces symboles sont protégés des yeux des profanes, on trouve quand même à redire.

Si l’on va jusqu’au bout de la logique qui sous-tend le voyeurisme malsain et la dérision, en plus de tout dévoiler concernant leurs sous-vêtements sacrés, on suppose qu’il faudrait que les mormons renoncent à les porter, qu’ils se conforment aux attentes des profanes, seule condition pour eux de redevenir des gens « normaux » aux yeux des autres, et que l’institution ne soit plus considérée comme une bizarrerie ; du moins sur cette question. En effet, on nous ferait presque croire que les mormons sont une anomalie avec leurs dessous sacrés. Mais, comme on le verra plus loin dans le texte de Robert Rees qui complète cette publication, ils sont loin d’être les seuls.

Robert Rees : N’y a-t-il plus rien de sacré ? Quelques remarques sur les sous-vêtements des mormons

« Il n’y a rien de nouveau à ce que les saints des derniers jours [ou « mormons »] entendent des plaisanteries, des remarques qui les ridiculisent ou les tournent en dérision à cause des sous-vêtements qu’ils portent. Que ce soit dans les programmes de télévision en seconde partie de soirée, sur des blogs, sur YouTube et sur Internet, on dit de ces sous-vêtements qu’ils sont « étranges », « magiques » ; le tout accompagné de sourires narquois (ou le plus souvent de gros éclats de rire ) et de roulements des yeux. Parce qu’en réalité, on voit les mormons davantage comme des ringards que comme des gens fascinants, les commentateurs des médias ont moins de scrupules à se moquer de leurs sous-vêtements sacrés qu’ils ne le feraient pour la kippa des juifs, le turban des sikhs ou le mitre des évêques catholiques.

En tant que professeur de religion, je sais à quel point il est facile de se moquer des croyances des autres, de transformer ce que certains croyants considèrent comme sacrés en quelque chose de stupide et de risible. Je commence parfois mes séminaires à la Graduate Theological Union en montrant des extraits de films avec des hindous vénérant des rats, des pentecôtistes qui manipulent des serpents venimeux [cf. l’éclairante note de Sébastien Fath pour en savoir plus], des exorcistes catholiques ou encore des adeptes de la célébration du Jour des morts [il s’agit ici d’une célébration ritualisée des morts à la Toussaint, comme la fête des « Gédé » en Haïti ; cf. cette vidéo du culte au Mexique). Je fais cela non pas pour ridiculiser ces pratiques mais pour montrer à quel point il est difficile pour les croyants de considérer leurs rituels et pratiques comme étranges, sans pour autant pouvoir aborder les rituels et pratiques des autres de la même manière. Cela dit, toutes les religions ont des pratiques liturgiques, des rituels et cérémonies et rites de passage qu’ils tiennent pour sacrés mais que d’autres peuvent considérer comme étranges, voire absurdes. Il en est de même du sous-vêtement sacré des mormons.

Les vêtements sacrés (qu’ils soient visibles ou pas) font partie des pratiques religieuses depuis des millénaires. Dans la Genèse, il est question de « habits de peau » [Gen. 3 :21] faits par Dieu pour Adam et Ève ; Exode [28 :4] parle de « vêtements sacrés » portés par Aaron et d’autres prêtres ; l’Évangile secret de Marc [dont l’authenticité est remise en cause] fait allusion à Jésus enseignant « les mystères du Royaume de Dieu » à un jeune homme « portant un vêtement en lin » à même son corps ; et d’autres Apocryphes [textes chrétiens non canonisés] décrit Jésus tout comme ses disciples vêtus de vêtements blancs spéciaux et ces textes associent le port de ces vêtements au fait de se parer du Saint-Esprit ou littéralement de la personne du Christ. De fait, en portant ces sous-vêtements, les saints des derniers jours montrent qu’ils incarnent un nouvel homme ou une nouvelle femme, ou encore de l’armure de Dieu, pour reprendre l’expression biblique (Éphésiens 6 :11).

Les juifs orthodoxes ou hassidiques portent un sous-vêtement, le talit katan, en souvenir d’alliances conclus avec Dieu (cf. Nombre 15 : 39-40). Les sikhs portent le katchera, un sous-vêtement en coton leur rappelant l’engagement d’être purs, ainsi qu’un ensemble de vêtements et d’accoutrements visibles. Les vêtements sacrés (robes, soutanes, surplis, voiles, tuniques, etc.) font partie de quasiment toutes les religions du monde, qu’elles soient anciennes ou modernes, et ont une signification symbolique pour les croyants. Les saints des derniers jours portent des sous-vêtements sacrés parce qu’il s’agit pour eux d’une représentation de leurs engagements personnels et privés vis-à-vis de Dieu. C’est une façon pour eux d’apporter le temple dans le monde sans pour autant l’exposer au ridicule et à la moquerie.

Je porte ces « garments » (comme les mormons les appellent [– à noter que les mormons francophones ont conservé le terme anglais]) depuis que je suis allé pour la première fois au temple à mes dix-huit ans. A cette occasion et au cours de plusieurs autres visites, j’ai conclu et renouvelé des alliances d’être une personne meilleure et plus fidèle, y compris de m’efforcer d’être un meilleur chrétien. Chaque symbole sur les garments représente une alliance spécifique de dévotion dont l’ensemble peut se résumer dans les deux grands commandements du Christ d’aimer Dieu et d’aimer son prochain comme soi-même. Ainsi, les saints des derniers jours essaient de montrer leurs alliances spirituelles [invisibles] à travers des actes de dévotions et de service [visibles].

Nous vivons dans un monde dans lequel le séculier semble de plus en plus triompher du sacré ; un monde dans lequel le nombre de lieux sacrés et d’expériences de la vie semble diminuer. En fait, nous perdons une part essentielle de notre culture commune lorsque nous perdons le sacré. Considérer que rien n’est sacré c’est, pour paraphraser [Jalâl ad-Din] Rûmî, créer une division entre notre cœur et notre capacité à agir dans le monde. Les croyants de toutes les confessions (et espérons-le, les non croyants aussi) ont le devoir de préserver le sacré, d’entretenir au moins une flamme du sacré. Si Thoreau avait raison de dire « La préservation du monde se trouve dans la wilderness [la nature à l’état brut] », nous pourrions également dire « Le sacré préserve l’humanité ».

Robert Rees*

*Robert Rees, ou Bob pour les intimes, est professeur de littérature et de religion. J’ai eu le privilège de le rencontrer et de dialoguer avec lui en 2010 en Utah en marge d’un colloque. Il fait partie des intellectuels mormons qui, sans renier leur foi, plaide pour une meilleure prise en compte des différences.

Pourquoi Rick Santorum dégage la voie devant Mitt Romney

Santorum tire sa révérence

La chose étant connue, le moment est venu d’essayer de comprendre les motivations du retrait de Rick Santorum face à Mitt Romney.

Même s’il n’était pas imprévisible, le retrait du réel gagnant du caucus d’Iowa, premier État à départager les candidats de la primaire du Parti républicain, est pour le moins surprenant. Son « Game on » (c’est parti), magistralement bien repris par les First Love.

Cette belle reprise, que l’on se voit bien écouter en avalant les kilomètres des grands espaces américains, avait contribué à galvaniser ses troupes, créant l’espoir des conservateurs d’avoir trouvé « [leur] homme » pour 2012. Tout cela a fait pschitt!

Santorum s’en va. La reprise de son « Game on » par les First Love restera dans les annales où art et politique se rencontrent d’une manière spontanée parce que des artistes utilisent leurs talents pour faire écho à un slogan de campagne. On se souvient du « Yes, we can » de Will I am. Certes, « Game on » mis en musique est plus entraînant que « Yes, we can ». Mais, entrain ou pas, il faut reconnaître une ferveur incomparable soulevée par cette affirmation, notamment grâce au charisme de Barack Obama. D’autres choses font la différence entre les deux « tubes » politiques; mais pour l’heure, il importe de revenir à quelques éléments pouvant expliquer le retrait de Santorum.

« Raisons familiales »? Ou pas?

Tout commence au début du week-end pascal (vendredi matin) lorsque Bella, 3 ans, petite dernière des sept enfants de Rick Santorum est conduite à l’hôpital pour une pneumonie. Pour rappel, Bella est atteinte de trisomie 18, une source de préoccupation permanente pour la famille Santorum, comme on peut le comprendre. A l’hospitalisation de sa fille, Rick Santorum a tout naturellement mis sa campagne entre parenthèses pour s’occuper de ce qui importe le plus pour lui, et à juste titre, sa famille. Mitt Romney, également père d’une famille nombreuse, compatit et arrête une campagne de publicités négatives contre Santorum en Pennsylvanie.

Jusque là, rien ne laissait vraiment présager que Santorum allait « suspendre » sa campagne. Il venait certes de concéder trois primaires à Romney (Wisconsin,  Washington D.C et Maryland) mais non sans repartir plus motivé que jamais pour faire échec à Romney. Il avait pour cela regagner sa Pennsylvanie natale qu’il avait représentée à la Chambre des Représentants du Congrès et pendant deux mandats successifs au Sénat. On sait également qu’il avait rencontré un certain nombre de soutiens pour déterminer la meilleure stratégie pour arriver jusqu’à Tampa. Cela a donné lieu à ce que lui et ses équipes se sont attelés à obtenir pour la primaire à venir au Texas: faire changer la règle d’attribution des 155 délégués en passant de l’attribution au proportionnel à celle du « winner takes all » (le premier rafle la mise). Tout cela montre que, si sa famille n’a jamais été loin de ses préoccupations, normal, Rick Santorum n’a pas vraiment abandonné la course à cause/pour des raisons familiales.

L’étau se resserre sur Santorum

Il faut aussi reconnaître que derrière l’hyperactivité de Rick Santorum en Pennsylvanie et au Texas se cache un effort de dernière minute pour sauver sa candidature alors que l’étau se resserrait sur lui. En effet, après ses trois défaites face à Romney, Santorum est retourné en Pennsylvanie en se présentant comme un enfant du pays alors que d’un point de vue politique, son retour était plutôt celui d’un fils rejeté. Il n’arrive pas en terrain conquis mais dans une terre où on a rejeté par 18 points sa candidature à un troisième mandat au Sénat.

Pire, les sondages montraient que Mitt Romney gagnait sérieusement du terrain, voire le dépassait de 4 points d’après une enquête de Public Policy Polling. De fait, la possibilité d’une seconde défaite « à la maison » devenait de plus en plus vraisemblable. La pression pour Santorum était d’autant plus forte que Gingrich et Romney avaient réussi à remporter leurs États respectifs (Géorgie, Michigan). Cela explique sa stratégie désespérée pour faire changer les règles au Texas. C’était quelque chose de difficile et compliqué à faire, mais techniquement ce n’était pas interdit par les règles du Parti républicain. Mais, imaginons un instant que Santorum soit resté dans la course, qu’il ait réussi à faire changer la règle d’attribution des délégués au Texas, à quoi cela aurait-il servi?

Une dynamique résolument en faveur de Mitt Romney, l' »inarrêtable »

Une éventuelle victoire de Santorum au Texas sous la règle du « gagnant rafle la mise » n’aurait pas changé grand chose quant à la différence de délégués accumulés par Mitt Romney depuis le début de la primaire à l’investiture. Même Newt Gingrich avait fini par reconnaître qu’il était trop tard pour envisager d’arrêter Mitt Romney. Il n’était plus question dans ses positions d’un « floor fight » (bataille des courants comme on sait les faire au PS et chez les verts en France) lors de la Convention à Tampa, en Floride. Mieux encore, Gingrich avait déclaré ne pas avoir d’animosité à l’endroit de Romney et que les attaques font partie du jeu politique. Donc, oui, à défaut de se retirer, Gingrich avait commencé à rentrer dans les rangs.

Gingrich, l’ennemi d’hier, n’a pas été le seul à avoir mis de l’eau dans son vin. Plusieurs poids lourds et jeunes loups du parti (Mike Huckabee, Jeb Bush, George Bush Sr., Marco Rubio, Paul Ryan) avaient soutenu Romney, tout en appelant Santorum à baisser ses attaques d’un ton, à défaut de se retirer. Santorum n’avait pas du tout apprécié le soutien du jeune loup wisconsinois Paul Ryan, patron de la commission du budget à la Chambre, à Mitt Romney. On se souvient que Santorum avait fait référence à lui de manière méprisante, « some wisconsinite », comme si Ryan était un anonyme inconsidéré du Wisconsin. Après la perte de ce soutien montant dans le parti Républicain, le couperet pour Santorum est certainement tombé lorsque Richard Land, dirigeant influent de la Southern Baptist Convention, a gentiment mais fermement suggéré à « son ami » Santorum de se retirer immédiatement de la course.

En abandonnant le navire Santorum, Richard Land a envoyé un message clair aux évangéliques et autres alliés conservateurs que leur poulain, le catholique Rick Santorum, n’avait aucune chance d’obtenir l’investiture du parti. Comme nombre de cadres du parti avait commencé à le faire entendre, le cinéma avait assez duré; la voix des conservateurs avait été entendue mais il était temps de passer aux choses sérieuses en soutenant la candidature du seul homme ayant une chance de faire de Barack Obama un « one-term president », le président d’un seul mandat, à savoir le mormon Mitt Romney.

Conclusion

Rick Santorum, qui a fait une très belle campagne, s’est retiré pour sauver sa face d’une défaite inévitable dans son État d’origine et garder le capital de sympathie dont il dispose encore dans le parti pour, pourquoi pas, revenir devant les électeurs dans huit ans. Comme le lui a conseillé Richard Land, en 2020, Rick Santorum « sera trois ans plus jeune que Romney maintenant ». En attendant, c’est « Game over » (la partie est finie) pour Santorum. Et, pour Mitt Romney, c’est « Game on ».

Une nouvelle phase des élections américaines s’ouvre donc avec un noir – ou métis, comme on voudra – et un mormon qui vont s’affronter pour la plus haute fonction du pays. Quoi que l’on pense de l’Amérique, cette situation participe de ce qui fait l’originalité de ce pays où les damnés de la terre, les marginalisés peuvent aspirer aux plus hautes fonctions s’ils se donnent les moyens.

Rick Perry se dégonfle… à nouveau

J’avais fait remarquer dans ma note du 12 octobre 2011 comment Mitt Romney affirmait sa position de favori face à son principal adversaire pour l’investiture du Parti républicain, Rick Perry. J’avais également attiré l’attention sur le fait que la position de Romney se confortait notamment grâce au « dégonflement de la bulle Perry », candidat progressivement tombé en disgrâce dans les sondages à cause de ses piètres performances dans les débats télévisés.

Sa chute est devenue quasiment irréversible depuis le débat d’hier (09/11/2011) tenu à la Oakland University, dans le Michigan, terre des Romney depuis des décennies. Et pour cause, Rick Perry a eu un long trou de mémoire, 53 secondes, sans trouver le mot qu’il cherchait, le tout en plein direct. Regardez plutôt:

Pour les commentateurs, il vient de mettre un coup d’arrêt à ses chances de revenir dans les sondages.

L’équipe de campagne de Romney ne se presse pas (pour l’instant) d’exploiter la  mésaventure de Perry. Peut-être laissera-t-elle aux autres de le faire: une partie de la stratégie de Romney n’est-elle pas de laisser les petits candidats se neutraliser?

Quoi qu’il en soit, et malgré les réticences des électeurs évangéliques, l’horizon se dégage de plus en plus devant Romney puisque, Herman Cain, l’homme qui s’est révélé être le plus à même de le défier, se trouve occupé à défendre sa bonne moralité face à des accusations de comportements inappropriés envers des femmes ayant travaillé sous son autorité (cela ne vous rappelle-t-il pas quelque chose? Oui, il y a DSK, mais je pensais plutôt aux accusions avancées contre le juge Clarence Thomas. Une troublante coïncidence veut que les deux accusés soient noirs!)

Pour rappel, on est à deux mois des premiers votes. En attendant, observons pour si Romney s’envole dans les sondages… ou pas.