Les mormons et l’Utah vont de nouveau marquer l’histoire des États-Unis avec Mia Love

QG campagne Mia Love, nov 2012

QG de campagne Mia Love, nov 2012 – Cliché CCharles

Au lendemain de sa victoire contre Mia Love en novembre 2012, Jim Matheson, le champion du Parti démocrate, avait affirmé qu’en échouant à le battre dans les urnes,  Mia Love, avait raté la seule vraie occasion qui pouvait lui être donnée de se faire élire comme représentante de l’Utah au Congrès.

Les résultats serrés (moins de 768 voix d’écart) à travers le district en jeu – dont Salt Lake City, ville de moins en moins mormone et de plus en plus libérale – et le contexte politique général donnaient raison à Matheson. Mia Love, qui incarnait le renouveau, était soutenue par Mitt Romney en personne alors que Matheson, même après avoir pris ses distances avec la loi sur la santé de Barack Obama, était considéré comme le « candidat d’un système qui avait failli ».

Mais on le sait aussi, rien ou peu de choses sont irréversibles en politique. Et l’ironie du sort est que c’est Matheson qui, à peine un mois après le début de son septième mandat, offrit à Mia Love la seconde et certainement la plus sérieuse occasion de se faire élire en annonçant qu’il n’en briguerait pas un huitième. Avec son retrait, tous les indicateurs sont de fait passés au vert pour que Mia Love devienne la première Noire du Parti républicain au Congrès, envoyée par l’Utah des mormons qui plus est. Deux sur les trois derniers sondages, y compris un du Parti démocrate, la placent déjà en tête du scrutin avec entre 9 et 12 points d’avance sur son adversaire. Au-delà du retrait de Matheson, voici quelques-unes des raisons de ce succès annoncé.

Exit la contrainte du nom
L’un des principaux indicateurs est celui du nom. Pour le meilleur ou pour le pire, celui-ci importe en politique, et en particulier en Utah où il est de bon ton d’avoir un nom qui évoque l’héritage commun de la majorité de la population, à savoir les charrettes à bras, la construction ex nihilo d’une ville dans le désert, les persécutions, et même la polygamie.

En 1976, Orrin Hatch, l’actuel doyen des sénateurs américains, avait rappelé au démocrate Frank Moss qui l’accusait d’être un jeune inexpérimenté « parachuté » en Utah qu’il pouvait le battre rien qu’avec les voix des Hatch issus de la polygamie et arrivés en Utah avec les premières compagnies de charrettes à bras.

Mia Love n’a pas été élue en 2012 justement parce que son adversaire avait comme Hatch un patronyme fort et facilement identifiable ; c’est ce qu’on appelle la « name recognition » en anglais. Certes, les Matheson sont arrivés en Utah seulement au cours de la première moitié du vingtième siècle. Mais ils ont très vite su se positionner au cœur de la cité : le grand-père Matheson fut assistant du procureur fédéral pour l’Utah ; le père fut avocat et gouverneur de l’Utah de 1977 à 1980 et c’est en son honneur que le patronyme Matheson a été porté en 1996 à la façade de l’un des tribunaux de Salt Lake City.

Jim bénéficiait donc de tout ce capital, sans compter le fait qu’il en était à son sixième mandat comme représentant de l’Utah au moment de son face à face avec Mia Love en 2012.

Un adversaire « pour occuper le terrain »
Bien sûr, le retrait de Jim Matheson n’a pas changé la réalité historique pour Mia Love. En revanche, elle a réussi ses dernières années à se faire un nom à force de publicités, de meetings, d’interviews, etc.

Elle bénéficie aussi d’avoir en face d’elle un certain Doug Owens, bien moins connu dans le district et qui a un patronyme somme toute banal, que les électeurs ne peuvent pas plus associer à l’héritage commun que celui de son adversaire. Il essaie de compenser cette faiblesse en donnant des informations qui témoignent d’un ancrage religieux et culturel comme le fait d’avoir été missionnaire pour l’Église mormone (en France, pays d’origine de sa mère et comme son père avant lui) mais c’est bien peu compte tenu des atouts de Mia Love qui est aussi mormone.

En effet, à l’inverse d’Owen, qui a tout l’air d’un candidat aligné « pour occuper le terrain » même si on connaît à l’avance l’issue du scrutin, la candidate du Parti républicain a un patronyme sympathique que ces stratèges ont rendu percutant et facile à retenir à travers le slogan « Love4Utah ». Ce slogan renvoie directement à un autre atout majeur qui est la personne même de la candidate.

L’âge, le capital sympathie, le sexe et le facteur ethnique et l’argent
A l’inverse de son adversaire, qui passe sur certaines photos et captures d’écran pour un « vieux schnock » solitaire et peu aimable, Mia Love a une prestance qui la place loin devant : elle est jeune, dynamique, belle et même la couleur de sa peau joue en sa faveur.

Le fait pour Love de faire partie des 1.3% de Noirs qui vivent en Utah est loin d’être un handicap. Rappelons qu’elle a été la première maire Noire en Utah, de Saratoga Springs, pour être plus précis, une grande ville qui a poussé quasiment du jour au lendemain dans la banlieue de Salt Lake City. Elle est de ce fait l’occasion pour l’Utah d’envoyer des signaux forts quant à la place faite aux minorités visibles, d’autant plus que la majorité des électeurs appelés à se prononcer appartiennent à une église qui a tardé à réadmettre les Noirs à ses cercles ecclésiastiques et qui cherche à montrer une image plus cosmopolite en mettant en avant des fidèles comme le chanteur britannique Alex Boyer ou encore la chanteuse Gladys Knight.

Au-delà de l’Utah et en plus de l’appartenance ethnique, le fait d’être née de parents immigrés (ses parents sont originaires du sud d’Haïti) contribue une des étoiles montantes du Parti républicain, à faire de Mia Love, à l’instar de Marco Rubio, le sénateur hispanique de la Floride. Le Parti doit absolument éviter de s’aliéner cette catégorie de population à cause de sa position sur l’immigration, gage également pour les prochaines présidentielles dont le coup d’envoi débutera de fait le soir du 4 novembre. D’où un l’investissement de moyens conséquents pour faire élire Mia Love.

Si l’élection devait se jouer à l’aune du seul paramètre financier, Mia Love l’a alors déjà remportée. D’après le Salt Lake Tribune, quotidien local orienté à gauche, elle a levé près de 1.5 millions de dollars rien que sur le trimestre d’août à octobre de cette année, une force de frappe inégalée à ce jour pour une telle élection en Utah, alors que son adversaire a levé moins de 300 000 dollars au cours de la même période. Cet écart financier traduit l’intense mobilisation des républicains au-delà de l’Utah et, a contrario, un certain défaitisme chez les démocrates.

« Paradoxe mormon » et désir de revanche
Mia Love bénéficiera aussi du « paradoxe mormon », de la capacité qu’ont les mormons à envoyer des signaux a priori contradictoires parce qu’ils sont tiraillés entre le passé, leurs valeurs et la modernité. Une minorité conservatrice, et surtout rurale, en Utah continue de penser que les femmes doivent rester au foyer et s’occuper des enfants. Cela a joué en 2012. Mais le fait pour Love d’être une femme pèsera énormément dans le scrutin à venir pour la simple et bonne raison que cette société patriarcale a un message à envoyer au reste du pays.

Comme pour les minorités, cet État conservateur doit montrer que son conservatisme n’est pas aussi arrêté qu’on voudrait le croire. La pratique de la polygamie a par exemple souvent occulté que l’Utah fut le premier État a accordé le droit de vote aux femmes (1870) et où une femme a pour la première fois été élue à une fonction politique (1896), bien avant le reste du pays (1920). L’élection de Mia Love sera l’occasion pour l’État de renouer avec ce progressisme peu connu.

Étrangement, sur ce plan, c’est le candidat du Parti démocrate qui propose de faire un bond en arrière et s’inscrit en faux par rapport aux valeurs progressistes de son parti en proposant une valorisation salariale pour permettre à l’un des parents dans un foyer, le plus souvent une femme, bien évidemment, de rester à la maison. Dans la mesure où le Parti démocrate n’est pas le même en Utah que dans le reste du pays, tout comme il est différent dans le Sud par rapport au Nord, on peut considérer que cette proposition consiste à s’adapter aux réalités locales et à attirer une partie de l’électorat pro-famille de l’Utah. Mais ce faisant, les démocrates se ringardisent quand on sait qu’en face, c’est une femme qui se propose de quitter son foyer pour faire de la politique.

La question LGBT en Utah et les arrêts des tribunaux
L’élection se jouera aussi d’une part sur la volonté d’une majorité des électeurs de son district de montrer qu’ils sont suffisamment inscrits dans la modernité et suffisamment ouverts pour élire une femme et, d’autre part, leur refus de se voir imposer le mariage homosexuel à coups d’arrêts des tribunaux.

En effet, si, comme tout bon Américain conservateur, les mormons finissent toujours pas accepter les décisions juridiques, ils n’aiment pas la pratique qui consiste à « légiférer depuis le banc » (legislate from the bench), à imposer par le biais des tribunaux ce qu’une majorité du peuple a rejeté par les urnes. Or, il s’est levé dans l’État une vague de mécontentement depuis qu’un juge fédéral a arrêté en décembre 2013, à la grande satisfaction des démocrates, que l’Utah se devait de reconnaître les mariages des couples du même sexe et de marier ceux qui le souhaitaient. Mia Love sera portée par le désir de revanche qui anime les électeurs opposés à cette décision venue des tribunaux fédéraux.

La fin du Parti démocrate en Utah ?
L’Utah n’a plus envoyé de démocrates au Sénat fédéral depuis Frank Moss, battu par Hatch en 1976. Matheson est jusqu’à présent le survivant de cette espèce politique en voie d’extinction. Les démocrates sont déjà très minoritaires à l’Assemblée d’Utah. Si elle devait se confirmer comme le laissent penser les indicateurs, l’élection de Mia Love écartera durablement (et de manière irréversible ?) leur Parti des fonctions politiques fédérales en Utah. Et il est fort peu probable que les dirigeants de l’Église mormone y réaffectent des fidèles par souci d’équilibre comme cela a pu se faire vers la fin du dix-neuvième siècle. Il appartiendra donc aux seuls cadres du Parti, tant sur le plan local que fédéral, de faire le bilan de ce déclin, de trouver autre chose que la « démormonisation » ou la « libéralisation » (dans le sens américain du terme) naturelle de l’Utah et de proposer une alternative politique crédible pour sortir de la longue « traversée du désert » qui semble les attendre.

Certes, il ne faut pas exclure un scénario inverse où Mia Love serait battue. Le dernier sondage publié récemment par des politologues d’un centre de recherche politique de la BYU donne Owens gagnant. La méthodologie très contestable de ce sondage et les indicateurs que je viens d’évoquer pousse plutôt à relativiser l’éventualité d’une victoire démocrate.

En attendant le verdict des urnes le 4 novembre, il faut se désabuser ici de croire que Mia Love, son mari et leurs soutiens sont des conservateurs d’un autre siècle, amoureux de leurs armes et anti-éducation et anti-aides du gouvernement parce qu’ils seraient des gens de l’Amérique dure, d’un autre siècle. C’est bien plus complexe que cela.

Tout comme je l’ai fait pour les démocrates et pour ses cadres, j’ai passé plusieurs heures à observer le déroulement de sa campagne en 2012 et je me suis longuement entretenu avec Jason Love, son mari, et d’autres personnes engagées dans sa campagne. Ce que j’ai retenu, c’est que son équipe est à son image, dynamique, jeune. Ce sont des gens qui partent du principe très américain rendu célèbre par Kennedy qu’il faut se demander ce qu’on peut faire pour son pays et non pas ce qu’on peut en tirer. Cette nouvelle garde que le Parti républicain met de plus en plus en avant est déterminée à aller au Congrès pour réparer Washington, qu’elle croit « en panne ».

Quatre pour Rick Santorum, zéro pour le Parti républicain = long combat pour Romney

En remportant les caucus du Colorado, du Minnesota et la primaire du Missouri du 7 février, le catholique ultra-conservateur, Rick Santorum, que Mitt Romney et Newt Gingrich croyaient politiquement mort, a fait un retour fracassant dans la course à l’investiture du Parti républicain. Il est du même coup devenu le candidat ayant cumulé le plus de victoires à ce jour. Souvenons-nous qu’il avait été déclaré rétroactivement vainqueur de la primaire de l’Iowa par 34 votes de plus que Mitt Romney.

Symboliquement, on peut dire que Santorum a infligé un sacré revers à Romney, tout comme Gingrich l’a fait en Caroline du Sud. Dans les deux cas, il faut relever au moins deux erreurs stratégiques de la part de Romney : d’abord, avant la Caroline du Sud, il a eu tort de  prendre la désignation pour acquise en concentrant ses attaques sur Obama au lieu de montrer en quoi il serait un meilleur candidat que son principal adversaire Newt Gingrich. Les résultats l’ont un peu ramené à la réalité; un peu, mais pas complètement parce que, en second lieu, il est tombé dans le piège de Newt Gingrich qui a réussi à transformer la campagne en un combat entre deux hommes (a two-man’s fight), omettant de surveiller Santorum en embuscade. Le résultat à ce jour est le rejet des deux hommes dans les trois États en question comme on peut le constater dans l’ordre des arrivées :

  • Caucus du Colorado : Rick Santorum (40,3 %), Mitt Romney (34,9 %), Newt Gingrich (12,8 %), Ron Paul (11,8 %).
  • Caucus du Minnesota : Rick Santorum (44,9 %), Ron Paul (27,1%), Mitt Romney (seulement 3e avec 16,9 %), Newt Gingrich (10,8 %).
  • Primaire du Missouri : Rick Santorum (52,2 %), Mitt Romney (loin derrière avec 25,3 %, sachant que le sénateur du Missouri, Jim Talent est l’un de ses soutiens), Ron Paul (8,2 %), Gingrich avait opté de ne pas se présenter dans le Missouri.

Les quatre victoires de Rick Santorum ne changent en rien ce que j’ai écrit par ailleurs, à savoir « [qu’]il faut évacuer toute idée d’un Ron Paul, d’un Rick Santorum ou même d’un Newt Gingrich allant jusqu’à l’investiture. [Parce que] pris individuellement, ces candidats n’ont pas les reins assez solides sur les plans financier et organisationnel » (Charles, 2012). Il convient donc de les relativiser, malgré la portée symbolique de celles-ci; et cela pour plusieurs raisons.

En premier lieu, il faut dire que la primaire du Missouri est tout simplement un grand sondage: il n’y a aucun délégué à la clé! Certains commentateurs l’ont présentée comme une « beauty pageant » (une élection de miss). Cela explique que Newt Gingrich ait choisi de ne pas s’y arrêter et de réserver ses forces pour les états où il y a des enjeux.

Deuxièmement, il faut se souvenir que ce n’est pas le nombre de victoires qui conduit à l’investiture du parti mais plutôt le nombre de délégués accumulés tout au long de la course; cela même s’il est vrai que les petites victoires s’additionnent avec les grandes pour atteindre le chiffre magique de 1144, le nombre de délégués nécessaires. Du coup, au jour le jour, au-delà des victoires, il faut surtout regarder le total des délégués pour avoir une vraie idée. Or, à ce jeu là, c’est Mitt Romney qui fait la course en tête quel que soit le mode de calcul utilisé (voir par exemple le classement du Wall Street Journal).

Ne vous arrêtez pas maintenant! (Wuerker, Politico)

Il y a, en dernier lieu, deux leçons à tirer des victoires de Rick Santorum. La première est ce que j’ai écrit dans l’article précité: les conservateurs cherchent toujours une alternative à Mitt Romney. Au-delà de ses erreurs stratégiques, les sondages de sorties des urnes devraient nous permettre de voir où et en quoi son mormonisme a pu être un handicap ou pas. La seconde leçon est que le Parti républicain est très indécis; d’où ce que j’appelle la « valse des ‘favoris éphémères' » (Charles, 2012). Les résultats du « Super Tuesday » du 6 mars permettront de les départager une fois pour toute. Mais, d’ici là, on va à l’évidence continuer d’assister à une bataille sanglante au cours de laquelle chaque candidat, à l’exception du libertarien Ron Paul peut-être, aura son moment de gloire au détriment du parti. Car, comme si bien dépeint dans cette illustration du dessinateur de Politico ci-dessus, le moment de gloire de chaque candidat fait plutôt l’affaire de Barack Obama: on y voit les candidats du GOP se neutraliser, s’épuiser, alors que Barack Obama réserve ses forces, son trésor de guerre aussi, pour affronter le vainqueur qui ne sortira certainement pas indemne de cette bataille interne.

Conclusion : le calvaire politique de Mitt Romney continue.

Rick Perry se dégonfle… à nouveau

J’avais fait remarquer dans ma note du 12 octobre 2011 comment Mitt Romney affirmait sa position de favori face à son principal adversaire pour l’investiture du Parti républicain, Rick Perry. J’avais également attiré l’attention sur le fait que la position de Romney se confortait notamment grâce au « dégonflement de la bulle Perry », candidat progressivement tombé en disgrâce dans les sondages à cause de ses piètres performances dans les débats télévisés.

Sa chute est devenue quasiment irréversible depuis le débat d’hier (09/11/2011) tenu à la Oakland University, dans le Michigan, terre des Romney depuis des décennies. Et pour cause, Rick Perry a eu un long trou de mémoire, 53 secondes, sans trouver le mot qu’il cherchait, le tout en plein direct. Regardez plutôt:

Pour les commentateurs, il vient de mettre un coup d’arrêt à ses chances de revenir dans les sondages.

L’équipe de campagne de Romney ne se presse pas (pour l’instant) d’exploiter la  mésaventure de Perry. Peut-être laissera-t-elle aux autres de le faire: une partie de la stratégie de Romney n’est-elle pas de laisser les petits candidats se neutraliser?

Quoi qu’il en soit, et malgré les réticences des électeurs évangéliques, l’horizon se dégage de plus en plus devant Romney puisque, Herman Cain, l’homme qui s’est révélé être le plus à même de le défier, se trouve occupé à défendre sa bonne moralité face à des accusations de comportements inappropriés envers des femmes ayant travaillé sous son autorité (cela ne vous rappelle-t-il pas quelque chose? Oui, il y a DSK, mais je pensais plutôt aux accusions avancées contre le juge Clarence Thomas. Une troublante coïncidence veut que les deux accusés soient noirs!)

Pour rappel, on est à deux mois des premiers votes. En attendant, observons pour si Romney s’envole dans les sondages… ou pas.