L’Église mormone projette un temple en Haïti: ce que cela signifie

Saut-d'Eau, Haïti, Juillet 2013.

Saut-d’Eau, Haïti, Juillet 2013.

Hier, dimanche 5 avril 2015, Thomas Monson a annoncé aux fidèles au cours de la 185e conférence générale e l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours le projet de l’institution qu’il préside de lancer la construction de trois nouveaux temples de par le monde. Ces temples seront implantés à Bangkok (Thaïlande), Abidjan (Côte d’Ivoire) et à Port-au-Prince (Haïti).

Ce que ce projet signifie pour l’Église mormone et ses fidèles

Comme je l’ai dit par ailleurs, et contrairement à ce qu’on a pu entendre les détracteurs du mormonisme énoncer s’agissant d’un projet identique à Paris, au lieu d’être le point de départ, ces temples sont l’aboutissement, ou à minima, la manifestation visible de l’enracinement et de la maturité du mormonisme dans un pays donné. Entendre par là qu’il y a suffisamment de fidèles assidus, payeurs de dîme, qui servent, qui sont formés et qui peuvent faire fonctionner le temple, etc. D’ailleurs, cela fait des années que le mormonisme fonctionne uniquement avec des Haïtiens, sans apport de missionnaire étranger, cela depuis l’autorité interrégional en passant pas le président de mission. Le fait que l’Église mormone annonce la construction de nouveaux temples n’est presque plus surprise.

Ce qui surprend encore ce sont les pays choisis pour implanter ces temples; surtout lorsqu’il ne s’agit pas des États-Unis. Aussi, l’effet de surprise, mêlé de joie extrême, a été total hier à l’annonce qu’un temple allait être érigé en Haïti, appelé jadis « La Perle des Antilles ». Des informations que j’ai pu glaner ici et là hier, les mormons haïtiens qui suivaient la conférence ont exulté de joie, n’ont plus écouté ce qui se disait. Un contact et ancien haut dirigeant de l’Église mormone en Haïti qui suivait la conférence par internet depuis son domicile m’a dit avoir bondi dans sa voiture pour rejoindre le centre de diffusion par satellite pour célébrer la nouvelle avec ses « frères et sœurs ». Plusieurs anciens missionnaires de l’Église en Haïti ont immédiatement posté l’information sur les réseaux sociaux. Extraits:

– « LDS Temple Announcement in Port au Prince, Haiti. Mesi Bondye a! » (sic) (Brandon Stein)
– « Gwo ke kontan! Temple in Haiti!…Fulfilment of prophecy….  Bon bagay net, papa! James Richard; message reposté par plusieurs autres anciens missionnaires)
– « MESI BONDYE!!! MESI AMPIL! » (sic) (Steven Eror, Jr.).

Cette annonce devait revêtir un sens tout particulier pour Monson. C’est lui, jeune apôtre en 1983, qui avait « consacré Haïti le 17 avril, soit 28 ans plus tôt le même mois, à la prédication de l’Évangile », acte officialisant le début de l’implantation du mormonisme dans un pays.

Il n’est pas étonnant que l’on parle de « bénédiction », pour laquelle on remercie grandement le Bon Dieu (Mèsi anpil) ou de « prophétie accomplie » (fulfilment of prophecy). C’est l’énonciation indirecte de la pensée que « le temple était très attendu ». Dans certains cas, on a écrit et on m’a dit que c’était « mérité », que les mormons haïtiens avaient œuvré pour ce temple. Et on peut imaginer que les réactions ont été similaires Bangkok et Abidjan. Elles seront toujours très fortes parce que le temple est ce qu’il y a de plus sacré sur terre pour les mormons. Il est pour eux un « totem », une passerelle, reliant le ciel à la terre.

Pour les mormons haïtiens, ce temple sera aussi une nouvelle cascade « Saut-d’Eau » (voir photo). Plus qu’un beau bâtiment, voire une attraction touristique, il sera un haut lieu religieux, avec toute la charge symbolique, poétique et religieuse de l’eau qui coule dans un pays que l’on croit, à tort, maudit.

Au-delà du mormonisme: le contexte géopolitique et sens du temple pour Haïti

L’Église mormone ne se lance pas sur un coup de tête dans la construction d’un temple. Outre le sens que revêt l’édifice pour elle et ses fidèles, on ne peut pas ne pas souligner des critères se rapportant directement au lieu de construction et, dans le cas d’Haïti, de géopolitique.

Sur les critères se rapportant au lieu, l’édification d’un temple est le signe que l’Église mormone a observé suffisamment longtemps ce qui se passe sur le plan politique en Haïti et qu’elle anticipe que les choses ne peuvent qu’aller mieux. Autrement dit, il y a dans le pays une dynamique qui va dans le sens d’une stabilité politique. Il suffit d’ailleurs de regarder le nombre de projets industriels et touristiques d’envergure impliquant des entreprises étrangères pour se convaincre de la confiance qu’inspire la situation en Haïti. Il faut, bien évidemment, se réjouir de ces bons indicateurs.

L’annonce de ce temple est aussi éminemment lié à la géopolitique locale. L’un des tout premiers sentiments de mon contact est que le projet découle du fait que les dirigeants de l’Église mormone ont observé de prêt l’attitude du gouvernement de la République Dominicaine envers les Haïtiens ou ses propres citoyens d’ascendance haïtienne. Je ne peux qu’abonder dans son sens. Je renvoie pour exemples à la décision raciste de la justice de ce pays de rendre apatride les personnes d’ascendance haïtienne, ou encore à la maltraitance, pire, aux meurtres iniques d’Haïtiens qui « ki ap chache la vie » (qui cherchent la vie) à Saint Domingue.

Il faut aussi souligner que l’Église mormone dispose déjà d’un temple dans ce pays voisin d’Haïti et que, dans la mesure où les temples mormons sont mis à la disposition de toute une région (exemple temple de Madrid sert l’Espagne, le Portugal, une partie de la France, du Cap Vert, me semble-t-il, etc.), il n’y avait aucune raison pour l’Église de construire un autre temple sur la même île. Cela d’autant plus qu’il y a d’autres endroits dans la Caraïbes (Guadeloupe, Trinidad & Tobago, Porto-Rico, par exemple) où l’implantation est forte et où on attend avec impatience un temple.

Donc, au-delà de la dimension sacrale, spirituelle du temple, l’annonce de l’Église mormone vient témoigner de sa solidarité avec le peuple haïtien et de sa confiance dans l’avenir de ce pays. Aussi, avec les autres, le natif natal que je suis, dit « mèsi anpil » pour la marque de confiance et pour cette solidarité. Gageons que le peuple haïtien, habitué à la pluralité religieuse, accueillera cet édifice avec le respect et bienveillance.