L’Église mormone projette un temple en Haïti: ce que cela signifie

Saut-d'Eau, Haïti, Juillet 2013.

Saut-d’Eau, Haïti, Juillet 2013.

Hier, dimanche 5 avril 2015, Thomas Monson a annoncé aux fidèles au cours de la 185e conférence générale e l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours le projet de l’institution qu’il préside de lancer la construction de trois nouveaux temples de par le monde. Ces temples seront implantés à Bangkok (Thaïlande), Abidjan (Côte d’Ivoire) et à Port-au-Prince (Haïti).

Ce que ce projet signifie pour l’Église mormone et ses fidèles

Comme je l’ai dit par ailleurs, et contrairement à ce qu’on a pu entendre les détracteurs du mormonisme énoncer s’agissant d’un projet identique à Paris, au lieu d’être le point de départ, ces temples sont l’aboutissement, ou à minima, la manifestation visible de l’enracinement et de la maturité du mormonisme dans un pays donné. Entendre par là qu’il y a suffisamment de fidèles assidus, payeurs de dîme, qui servent, qui sont formés et qui peuvent faire fonctionner le temple, etc. D’ailleurs, cela fait des années que le mormonisme fonctionne uniquement avec des Haïtiens, sans apport de missionnaire étranger, cela depuis l’autorité interrégional en passant pas le président de mission. Le fait que l’Église mormone annonce la construction de nouveaux temples n’est presque plus surprise.

Ce qui surprend encore ce sont les pays choisis pour implanter ces temples; surtout lorsqu’il ne s’agit pas des États-Unis. Aussi, l’effet de surprise, mêlé de joie extrême, a été total hier à l’annonce qu’un temple allait être érigé en Haïti, appelé jadis « La Perle des Antilles ». Des informations que j’ai pu glaner ici et là hier, les mormons haïtiens qui suivaient la conférence ont exulté de joie, n’ont plus écouté ce qui se disait. Un contact et ancien haut dirigeant de l’Église mormone en Haïti qui suivait la conférence par internet depuis son domicile m’a dit avoir bondi dans sa voiture pour rejoindre le centre de diffusion par satellite pour célébrer la nouvelle avec ses « frères et sœurs ». Plusieurs anciens missionnaires de l’Église en Haïti ont immédiatement posté l’information sur les réseaux sociaux. Extraits:

– « LDS Temple Announcement in Port au Prince, Haiti. Mesi Bondye a! » (sic) (Brandon Stein)
– « Gwo ke kontan! Temple in Haiti!…Fulfilment of prophecy….  Bon bagay net, papa! James Richard; message reposté par plusieurs autres anciens missionnaires)
– « MESI BONDYE!!! MESI AMPIL! » (sic) (Steven Eror, Jr.).

Cette annonce devait revêtir un sens tout particulier pour Monson. C’est lui, jeune apôtre en 1983, qui avait « consacré Haïti le 17 avril, soit 28 ans plus tôt le même mois, à la prédication de l’Évangile », acte officialisant le début de l’implantation du mormonisme dans un pays.

Il n’est pas étonnant que l’on parle de « bénédiction », pour laquelle on remercie grandement le Bon Dieu (Mèsi anpil) ou de « prophétie accomplie » (fulfilment of prophecy). C’est l’énonciation indirecte de la pensée que « le temple était très attendu ». Dans certains cas, on a écrit et on m’a dit que c’était « mérité », que les mormons haïtiens avaient œuvré pour ce temple. Et on peut imaginer que les réactions ont été similaires Bangkok et Abidjan. Elles seront toujours très fortes parce que le temple est ce qu’il y a de plus sacré sur terre pour les mormons. Il est pour eux un « totem », une passerelle, reliant le ciel à la terre.

Pour les mormons haïtiens, ce temple sera aussi une nouvelle cascade « Saut-d’Eau » (voir photo). Plus qu’un beau bâtiment, voire une attraction touristique, il sera un haut lieu religieux, avec toute la charge symbolique, poétique et religieuse de l’eau qui coule dans un pays que l’on croit, à tort, maudit.

Au-delà du mormonisme: le contexte géopolitique et sens du temple pour Haïti

L’Église mormone ne se lance pas sur un coup de tête dans la construction d’un temple. Outre le sens que revêt l’édifice pour elle et ses fidèles, on ne peut pas ne pas souligner des critères se rapportant directement au lieu de construction et, dans le cas d’Haïti, de géopolitique.

Sur les critères se rapportant au lieu, l’édification d’un temple est le signe que l’Église mormone a observé suffisamment longtemps ce qui se passe sur le plan politique en Haïti et qu’elle anticipe que les choses ne peuvent qu’aller mieux. Autrement dit, il y a dans le pays une dynamique qui va dans le sens d’une stabilité politique. Il suffit d’ailleurs de regarder le nombre de projets industriels et touristiques d’envergure impliquant des entreprises étrangères pour se convaincre de la confiance qu’inspire la situation en Haïti. Il faut, bien évidemment, se réjouir de ces bons indicateurs.

L’annonce de ce temple est aussi éminemment lié à la géopolitique locale. L’un des tout premiers sentiments de mon contact est que le projet découle du fait que les dirigeants de l’Église mormone ont observé de prêt l’attitude du gouvernement de la République Dominicaine envers les Haïtiens ou ses propres citoyens d’ascendance haïtienne. Je ne peux qu’abonder dans son sens. Je renvoie pour exemples à la décision raciste de la justice de ce pays de rendre apatride les personnes d’ascendance haïtienne, ou encore à la maltraitance, pire, aux meurtres iniques d’Haïtiens qui « ki ap chache la vie » (qui cherchent la vie) à Saint Domingue.

Il faut aussi souligner que l’Église mormone dispose déjà d’un temple dans ce pays voisin d’Haïti et que, dans la mesure où les temples mormons sont mis à la disposition de toute une région (exemple temple de Madrid sert l’Espagne, le Portugal, une partie de la France, du Cap Vert, me semble-t-il, etc.), il n’y avait aucune raison pour l’Église de construire un autre temple sur la même île. Cela d’autant plus qu’il y a d’autres endroits dans la Caraïbes (Guadeloupe, Trinidad & Tobago, Porto-Rico, par exemple) où l’implantation est forte et où on attend avec impatience un temple.

Donc, au-delà de la dimension sacrale, spirituelle du temple, l’annonce de l’Église mormone vient témoigner de sa solidarité avec le peuple haïtien et de sa confiance dans l’avenir de ce pays. Aussi, avec les autres, le natif natal que je suis, dit « mèsi anpil » pour la marque de confiance et pour cette solidarité. Gageons que le peuple haïtien, habitué à la pluralité religieuse, accueillera cet édifice avec le respect et bienveillance.

Les mormons et la politique aux États-Unis

Quelques lignes depuis Salt Lake City où je suis arrivé mercredi dernier, après quatre jours en Floride.

Outre ce texte, « De l’influence mormone dans la politique étrangère d’une éventuelle administration Romney« , publié par l’Observatoire géopolitique du religieux de l’IRIS, j’avais accordé deux interviews avant mon départ pour observer les élections américaines. On trouvera un court extrait du premier entretien dans cet article de Metro intitulé « Mitt Romney, un mormon en route vers la Maison-Blanche » (sic). Je ne m’attarde pas sur les détails liés à la façon dont je suis cité.

Le deuxième article, sur lequel je souhaite dire deux ou trois choses, est l’extrait d’un entretien téléphonique accordé à Claire Friedel, de l’agence SIPA. L’article est disponible en ligne sur le site du Nouvel Obs: « Les mormons, une force politique modeste, mais réelle aux États-Unis« . Pour une fois, je n’ai rien à reprocher à la journaliste. Peut-être est-ce parce qu’elle a gratifié mon égo en me citant longuement et, chose très importante, sans prendre des libertés avec mes propos.

Mes remarques porteront donc sur la perception possible d’un désaccord avec Lauric Henneton, l’autre chercheur cité dans l’article. En réalité, je suis plutôt d’accord avec lui pour dire que démographiquement, les mormons sont « une force […] modeste » dans la vie politique américaine. L’article cite d’ailleurs la proportion de mormons recensés dans le pays. Je concoure également à l’affirmation qu’ils n’ont pas le poids des évangéliques ou des catholiques. Cependant, et on le sait bien, la force politique n’est pas toujours sujet à une représentation démographique importante. Elle est surtout sous condition de moyens et de culture d’engagement. Quand on aborde la réalité politique du mormonisme à l’aune de ces éléments, on se rend compte que la marginalité ne se trouve pas dans l’Amérique institutionnelle. J’entends par là les fonctions électives et administratives les plus importantes dans le pays, que ce soit au niveau local, dans les États de l’Ouest étasunien, que fédéral.

Thomas Monson et Dallin Oaks remet à Obama sa généalogie

Et c’est là le grand paradoxe! On persiste à dépeindre les mormons comme « exotiques »,  sectaires, repliés entre les Rocheuses de l’Ouest alors qu’en réalité, ils sont présents dans toutes les couches sociales de la société américaine. Surtout, comme en témoigne cette photo (à gauche) où l’on voit le prophète de l’Église mormone, Thomas Monson (centre), accompagné par l’apôtre Dallin Oaks (droite de la photo), remettre à Barack Obama sa généalogie en présence de Harry Reid (à gauche), mormon et patron de la majorité démocrate au Sénat et de Joshua Dubois, cela fait longtemps que l’Amérique institutionnelle n’a plus peur des mormons.

Enquête Exclusive: les mormons

Chose promise, chose due. Je reviens dans cette note sur le documentaire d’Enquête Exclusive du 28 novembre consacré aux mormons.

Bien entendu, tout a été fait pour promouvoir ce chapitre de l’émission avant sa diffusion. Ainsi, dans les différents programmes télé de la semaine, on a pu lire le même résumé racoleur qui se trouve sur le site de l’émission. Sur le site de l’express, ceux qui ont visionné le reportage en avant-première l’ont jugé « remarquablement documenté « . Je le confirme : Juliette Desbois, la journaliste qui a préparé le reportage a fait un gros travail de recherche qui a débuté bien avant sa diffusion. J’ai passé près d’une heure au téléphone avec elle au mois d’avril dernier et lui ai envoyé plusieurs mails de mes travaux et de quelques références. Son équipe et elle se sont rendues en Utah, ont donné la parole à plusieurs protagonistes. Toutefois, bien documenté ne veut pas pour autant dire qu’elle soit devenue une spécialiste du mormonisme au point de produire quelque chose qui informe sans ambigüité. Il reste donc beaucoup de choses qui méritent éclaircissement et qui fait que le travail en amont de documentation auprès du spécialiste doit nécessairement être suivi d’une évaluation en aval.

En effet, contrairement à ce que j’espérais dans ma dernière note, nombreux sont les points qui méritent éclaircissement, voire de rectification. Il ne sera pas possible de revenir sur tous les points mais ceux qui ne sont pas développés ici pourront l’être plus tard.

Commençons tout d’abord par les points les plus vendeurs, ceux-là même utilisés pour promouvoir le reportage avant diffusion, à savoir : l’argent des mormons, la polygamie et le baptême posthume pratiqué chez eux.

L’argent des mormons

Oui, l’Église mormone est riche; très riche par rapport à des groupes qui lui sont comparables (Adventistes du 7e Jour, Témoins de Jéhovah, principalement). Mais qui peut chiffrer cette richesse ? Personne. Je le redis : personne ne peut chiffrer la richesse de l’Église mormone, quand bien même qu’ils s’appellent David Van Biema, Gwynne et Richard Ostling. L’article du Time Magazine, qui date de 1997, ne fait que donner une estimation qui n’engage que ses auteurs.

On ne peut pas savoir pour la simple raison que l’Église mormone ne communique pas sur son patrimoine financier et matériel. On reproche d’ailleurs à l’institution de se contenter de dire que ses fonds « ont été enregistrés et administrés conformément aux pratiques comptables appropriées, aux budgets approuvés et aux règles et modalités de l’Église ». Chaque année, les mormons reçoivent ce même rapport du service d’audit et d’apurement ; et rares sont ceux qui interrogent le fond du rapport. Certains mécontents ont essayé d’intenter, sans succès, des procès à l’institution afin de l’obliger à divulguer ses comptes devant un tribunal.

S’il ne sert à rien de spéculer sur les valeurs qualitatives et quantitatives de la richesse de l’Église mormone, on peut aisément expliquer pourquoi et comment ils sont devenus riches. Malheureusement, le reportage a failli à ce niveau. Nous aurions bien à apprendre des mormons en matière de gestion et de prospective au lieu de mettre en avant de manière exagérée la perception « apocalyptique » que l’on acquise de leurs croyances. Comme précisé dans le reportage, la dîme (10% des revenus) représente une part très importante des ressources de l’Église. C’est un principe biblique que les mormons mettent en œuvre depuis des décennies, en particulier après que l’institution ait frôlé la faillite après la deuxième moitié du XIXe siècle. Mais il faut le dire, ils sont peu, environ 25% des mormons, à donner 10% de leur revenu. Ce qui veut dire qu’il faudrait nuancer un peu le « tenu » du synopsis du reportage qui laisse à penser que les mormons subissent une forme de contrainte.

Comment les mormons sont-ils devenus si riches ? Ils ont appris de leur passé et ont développé une culture de la prévoyance ; culture qui émane des relations compliquées et conflictuelles qu’ils ont entretenu avec le reste de la société américaine dès le début du mormonisme en 1830. Cette culture leur vient aussi de leur appétence pour le travail (voir note étique mormone du travail et article de B. Rigal-Cellard) et de  leur héritage social : les premiers mormons étaient des fermiers, des gens de peu de moyen et dont les ressources étaient directement liées au bon vouloir de dame Nature. Cette culture de prévoyance n’est malheureusement pas du tout comprise dans le reportage. D’où une caricature des mormons comme des fous attendant l’apocalypse. Or, comme l’a expliqué une des personnes interviewées dans la boutique « emergency storage », ce n’est absolument pas pour la fin des temps que les mormons stockent des aliments et autres produits nécessaire en cas d’urgence. Les réserves sont une forme d’économie en cas de coup dur. C’est le principe des vaches grasses et des vaches maigres dans l’Ancien Testament : ils mettent quelque chose de côté pour le jour où ça va mal. Et il faut savoir qu’en France, de nombreux mormons n’ont pas eu besoin d’avoir recours à l’aide social parce qu’ils ont bien souvent suffisamment de réserves alimentaires pour faire face à une transition d’un emploi à un autre, par exemple.

C’est d’ailleurs à se demander si les Français ont la mémoire si courte : comment un peuple qui a connu la guerre peut-il ironiser et se moquer de gens dont la religion incite à être prévoyant ? Sommes-nous devenus si confortables financièrement ? Les dernières crises économiques (dévaluation de la monnaie en Argentine, subprime et les conséquences, la Grèce, l’Ireland, etc.) montrent qu’on n’est jamais trop prudent. Et, franchement, s’il y a un endroit où il faudrait se trouver en période de crises graves, c’est bien dans un quartier de mormons qui observent les principes « apocalyptiques » de leur religion : au moins on pourra manger et se soigner pendant longtemps en attendant les secours !

Même si le lien n’est pas établi de manière assez évidente, il est bien dit dans le reportage : les dirigeants de l’Église sont des gens qui ont réussi dans les affaires. En d’autres termes, l’Église mormone associe gestion spirituelle et gestion temporelle ; ses dirigeants sont de très bons gestionnaires et administrateurs de biens. Point n’est besoin de rappeler que Joseph d’Égypte est l’un de leurs modèles sur ce point. Tous les mormons ne connaissent pas forcément le passé de leurs hauts dirigeants ecclésiastiques mais cela leur rassure toujours lorsqu’ils apprennent qu’ils ont à leur tête des gens qui réfléchissent à deux fois avant de dépenser leur dîme, et qui ne s’accordent pas des augmentations scandaleuses (ils reçoivent une allocation pour leur service). Ce sont des gens qui savent où placer l’argent pour le faire fructifier : le reportage fait état des différents domaines d’investissement (assurance, immobilier, médias, etc.). C’est ce qu’on appelle « the gospel of wealth » en études américaines.

Enfin, la richesse mormone ne doit pas masquer une évidence : ils s’occupent bien des leurs ! Et des autres d’ailleurs. En plus des silos de céréales pour 50 000 personnes pendant une année, il faut savoir que les mormons ont un très bon service d’entraide qui va de l’aide au déménagement à l’aide pécuniaire pour régler le loyer et faire face à des coups durs que les réserves personnels n’arrivent pas à absorber. Comme toutes les religions, ils contribuent énormément en cas de catastrophes naturelles via leur service humanitaire, la LDS Charities/Philanthropies.

Bien entendu, tout cela ne doit pas reléguer au second plan des questions et des sujets de société tels que la polygamie, la généalogie et le baptême posthume, questions qui dépassant le mormonisme.

Généalogie et le baptême posthume chez les mormons

En parallèle à la critique que l’on peut soulever à l’endroit des journalistes d’avoir « volé » des commentaires au responsable du pôle international du service généalogique de l’Église, je dois avouer avoir été surpris du manque de pédagogie des dirigeants mormons à communiquer sur ce sujet. A moins que les journalistes aient été de mauvaise foi non seulement en enregistrant des propos qui méritent largement d’être décryptés, mais aussi en montant le reportage de manière à faire disparaître ce que recouvre vraiment le baptême posthume chez les mormons.

Commençons tout d’abord par les propos subtilisés, la séquence enregistrée à l’insu de leur guide, Thomas McGil. A environ 41 minutes du reportage, à observer de près, on constate que McGil se met dans la posture du non-mormon (il parle de certains centres généalogiques qui refusent de travailler avec les mormons) pour bien faire comprendre la dimension « bizarroïde » que peut prendre le baptême pour les morts chez les mormons. Pour bien comprendre la partie en anglais de la séquence, il faut pouvoir se passer de la traduction, par ailleurs tendancieuse, et bien suivre l’expression corporelle de McGil : il est évident qu’il reproduit ce que l’on dit des mormons et qu’il est loin de décrier sa propre religion.

McGil continue son explication en disant que si aux États-Unis la croyance des mormons dans le baptême pour les morts ne passe pas, il faut imaginer ce que cela pourrait être dans un pays aussi laïque que la France. McGil se fourvoie ensuite en affirmant, dans un bon français, que les Régions, qui gèrent les contrats de « microfilmage », n’ont aucune idée de ce que les mormons font des documents. Euh… non mais, il faut qu’il sorte un peu de l’Utah celui-là ! Les Français ne sont pas bêtes à ce point ! C’est l’État qui autorise le microfilmage et je n’imagine pas un seul instant que l’on accorde ces contrats aux mormons tout en ignorant l’usage qu’ils font des données d’état-civil. Les renseignements généraux, qui ont des fiches sur tout le monde, tous les groupes, doivent certainement avoir suffisamment d’informations sur les mormons pour que le ministère de l’intérieur et des cultes (tient, le même ministère !) autorise les activités des mormons sur le territoire. Et je n’imagine pas non plus que les Régions ignorent les intentions des mormons.

Mais, qu’en est-il vraiment du baptême chez les mormons ? Il est surprenant de constater que les dirigeants ecclésiastiques mormons interrogés dans le reportage tel qu’il nous a été montré (Charles Didier, Neil Andersen), aucun n’a expliqué le fondement doctrinal de cette croyance et ce qu’elle implique. Pour faire simple et clair :

  • Les mormons collectent la généalogie du monde parce qu’ils croient qu’il est nécessaire que toutes les familles puissent connaître leurs histoires et ce qui les lie avec leurs ancêtres. En définitive, ils espèrent que chaque mormon pourra, dans la mesure du possible, établir sa généalogie de manière à relier tout le genre humain. Une mission quasi irrationnelle pour le non-mormon mais qui a du sens pour les mormons qui croient que tous les hommes qui ont vécu sur terre doivent pouvoir dire un jour s’ils acceptent le baptême selon l’exemple de Jésus ou pas. D’où la pratique du baptême posthume, que j’aborde maintenant.
  • De mes dix années de recherche et d’observation du mormonisme, de sa doctrine, de ses croyances et de ses pratiques, à aucun moment je n’ai trouvé quoi que ce soit qui dise que les personnes baptisées de la sorte deviennent des mormons. Ce baptême-là n’engage que les mormons ! La réponse du mormon lambda lorsqu’un étudiant l’interroge sur le pourquoi du baptême pour les morts est de dire que c’est un acte de foi de la part du mormon envers son aïeul, acte qui n’engage absolument pas le mort. Ces actes sont consignés sur des registres spécifiques de l’Église mormone, ce qui permet à Helen Radke de les trouver (c’est grâce à elle que nous avions appris le baptême posthume de la mère de Barack Obama, Stanley Ann Dunham), mais ne peuvent pas être considérés comme des actes de conversion ou d’adhésion au mormonisme. En d’autres termes, les personnes ainsi baptisées ne deviennent pas mormons. Soit dit en passant, il faudrait que les mormons soient vraiment rejetés des vivants et donc si désespérés de faire des fidèles pour se résoudre à embrigader des gens qui ne peuvent pas signifier leur objection. Or, l’Église mormone fait partie des religions dont la croissance est constante en Amérique du Nord et dans le reste du monde grâce à son prosélytisme. On trouvera davantage d’informations sur le baptême posthume chez les mormons à la fin de ma note du 9/05/2009 ainsi que dans ma note du 16/01/2009.

Les mormons et la polygamie

Avant d’être repris dans le reportage de M6 la semaine dernière, je me disais encore que la polygamie, fil conducteur de la série Big Love, réalisée par Tom Hanks, dont les droits ont été rachetés par la chaîne TPS Star, ne faisait plus temps de bruit que cela en France. Cela me confortait presque dans l’idée que la polygamie mormone ne faisait plus vendre. A l’évidence, je m’étais trompé.

Même si l’Église mormone, le groupe dont il est principalement question dans le reportage, a abandonné la pratique de la polygamie depuis plus de 100 ans (quand même, hein !), il faut reconnaître que c’est quelque chose qui lui sera toujours rattaché par le commun des mortels, qu’importe que ce soit aujourd’hui le fait de groupuscules dissidentes, appelées « fondamentalistes », groupes auxquels on ne peut pas vraiment reprocher de se revendiquer d’être aussi des mormons historiquement parlant.

Pourquoi l’État fédéral tolère la polygamie ? Cette question est posée dans le synopsis du documentaire mais on n’y a apporté aucune réponse. Ce qu’il faut savoir c’est que même si la pratique est interdite, d’un point de vue sociétal, il est extrêmement difficile d’éclater les familles polygames.

Deux ou trois « bricoles » erronées dans le reportage sous forme de VRAI ou FAUX:

  1. Le prophète mormon, Thomas Monson, est un homme « très secret », « ses apparitions publiques sont rares et toujours très solennelles ». Solennelle oui, mais pour le reste, c’est bien entendu FAUX. Ce n’est pas parce qu’il n’a pas voulu rencontrer les journalistes venus de France qu’il faut le dépeindre comme un « gourou » austère et terré donnant des ordres par câbles. Il était tout prêt de nous, en Italie, le 23 octobre pour lancer la construction du 12ème temple mormon en Europe. Par ailleurs, même si son rôle « apostolique » peut paraître révolu, l’homme que les journalistes ont rencontré, Neil Andersen, qui « a vécu plusieurs années en France » (à Bordeaux, pour la petite précision), n’est pas un simple « proche collaborateur ». Pour les mormons, c’est l’équivalent d’un cardinal dans l’Église catholique.
  2. Il est rare de pénétrer dans le siège administratif de l’Église mormone à Salt Lake City. Euh… ça a pu changer depuis mes dernières recherches en Utah mais normalement cette tour n’est pas si inaccessible que cela. Je l’ai visitée en 2003 !
  3. « L’Église mormone s’intéresse de plus en plus à la politique et a un candidat pour la Maison Blanche ». C’est un raccourci trop simpliste. Le fait de montrer le prophète des mormons aux côtés de Bush et d’Obama me fait penser que la transmission de mes travaux (un mémoire de 120 pages environ) sur cet aspect n’a pas permis d’éviter le simplisme pour téléspectateurs prêts à des déductions toutes faites. Les mormons américains sont majoritairement conservateurs. Que Monson pose avec Bush ou Obama ne dit rien de l’intérêt de l’Église mormone. Son prédécesseur, Gordon Hinckley, dont le frère a fait le débarquement de Normandie, a reçu la plus haute distinction des États-Unis des mains de George Bush, d’autres encore ont posé avec d’autres présidents des U.S. Quant à Mitt Romney, qui a été missionnaire dans le Sud Ouest de la France (à Bordeaux, entre autres), il est bien mormon mais n’est en aucun cas le « candidat de l’Église mormone ». Pour la petite information, il est loin d’être le premier mormon à s’investir à ce niveau dans la vie politique des États-Unis. Voir mes notes sur Harry Reid sur ce blog.
  4. « Les mormons sont apocalyptiques, ils croient le retour du Christ pour bientôt ». Les mormons sont « millénaristes » mais pas « apocalyptiques ». Nuance de spécialiste mais ce n’est pas parce qu’on ne veut pas s’encombrer de jargon qu’il faut les présenter comme des fous préparant la fin du monde.
  5. « Quand on devient mormon, on ne peut plus en sortir ». Euh… le reportage donne plusieurs points de vue. J’ajouterai qu’il y a en effet des difficultés pour certains de se défaire du mormonisme en Utah du fait de l’imbrication de la religion dans la culture et aussi parce que dans certaines contrées, les mormons n’ont absolument aucun lien avec leur environnement qui ne soit pas par le prisme de la religion. Pour ces gens, le départ de la communauté signifie perte de repères sociaux et crise identitaire. Mais une fois de plus, cette situation se rencontre en particulier en Utah. C’est aussi là que l’on trouve le plus d’anti-mormons parce que c’est souvent du tout ou rien, du noir ou blanc, du bien ou du mal, à l’américaine, quoi.

Pour finir, je dirai qu’en dehors de quelques abus de langage, d’une séquence d’informations « volées », des figures imposées du métier, le documentaire était plutôt correct, à condition que l’on sache faire la part des choses. Mais bon, le commun des mortels n’est pas censé savoir tout ce que recouvre le mormonisme.

Vous n’avez pas vu le documentaire ? Il est disponible pendant un certain temps sur M6 Replay. Visionnez-le et n’hésiter pas à venir en discuter.

P.S: le site apologétique SDJ-Mormon a une lecture encore plus critique du reportage. On peut consulter leur note en cliquant sur ce lien.