Les mormons et l’Utah vont de nouveau marquer l’histoire des États-Unis avec Mia Love

QG campagne Mia Love, nov 2012

QG de campagne Mia Love, nov 2012 – Cliché CCharles

Au lendemain de sa victoire contre Mia Love en novembre 2012, Jim Matheson, le champion du Parti démocrate, avait affirmé qu’en échouant à le battre dans les urnes,  Mia Love, avait raté la seule vraie occasion qui pouvait lui être donnée de se faire élire comme représentante de l’Utah au Congrès.

Les résultats serrés (moins de 768 voix d’écart) à travers le district en jeu – dont Salt Lake City, ville de moins en moins mormone et de plus en plus libérale – et le contexte politique général donnaient raison à Matheson. Mia Love, qui incarnait le renouveau, était soutenue par Mitt Romney en personne alors que Matheson, même après avoir pris ses distances avec la loi sur la santé de Barack Obama, était considéré comme le « candidat d’un système qui avait failli ».

Mais on le sait aussi, rien ou peu de choses sont irréversibles en politique. Et l’ironie du sort est que c’est Matheson qui, à peine un mois après le début de son septième mandat, offrit à Mia Love la seconde et certainement la plus sérieuse occasion de se faire élire en annonçant qu’il n’en briguerait pas un huitième. Avec son retrait, tous les indicateurs sont de fait passés au vert pour que Mia Love devienne la première Noire du Parti républicain au Congrès, envoyée par l’Utah des mormons qui plus est. Deux sur les trois derniers sondages, y compris un du Parti démocrate, la placent déjà en tête du scrutin avec entre 9 et 12 points d’avance sur son adversaire. Au-delà du retrait de Matheson, voici quelques-unes des raisons de ce succès annoncé.

Exit la contrainte du nom
L’un des principaux indicateurs est celui du nom. Pour le meilleur ou pour le pire, celui-ci importe en politique, et en particulier en Utah où il est de bon ton d’avoir un nom qui évoque l’héritage commun de la majorité de la population, à savoir les charrettes à bras, la construction ex nihilo d’une ville dans le désert, les persécutions, et même la polygamie.

En 1976, Orrin Hatch, l’actuel doyen des sénateurs américains, avait rappelé au démocrate Frank Moss qui l’accusait d’être un jeune inexpérimenté « parachuté » en Utah qu’il pouvait le battre rien qu’avec les voix des Hatch issus de la polygamie et arrivés en Utah avec les premières compagnies de charrettes à bras.

Mia Love n’a pas été élue en 2012 justement parce que son adversaire avait comme Hatch un patronyme fort et facilement identifiable ; c’est ce qu’on appelle la « name recognition » en anglais. Certes, les Matheson sont arrivés en Utah seulement au cours de la première moitié du vingtième siècle. Mais ils ont très vite su se positionner au cœur de la cité : le grand-père Matheson fut assistant du procureur fédéral pour l’Utah ; le père fut avocat et gouverneur de l’Utah de 1977 à 1980 et c’est en son honneur que le patronyme Matheson a été porté en 1996 à la façade de l’un des tribunaux de Salt Lake City.

Jim bénéficiait donc de tout ce capital, sans compter le fait qu’il en était à son sixième mandat comme représentant de l’Utah au moment de son face à face avec Mia Love en 2012.

Un adversaire « pour occuper le terrain »
Bien sûr, le retrait de Jim Matheson n’a pas changé la réalité historique pour Mia Love. En revanche, elle a réussi ses dernières années à se faire un nom à force de publicités, de meetings, d’interviews, etc.

Elle bénéficie aussi d’avoir en face d’elle un certain Doug Owens, bien moins connu dans le district et qui a un patronyme somme toute banal, que les électeurs ne peuvent pas plus associer à l’héritage commun que celui de son adversaire. Il essaie de compenser cette faiblesse en donnant des informations qui témoignent d’un ancrage religieux et culturel comme le fait d’avoir été missionnaire pour l’Église mormone (en France, pays d’origine de sa mère et comme son père avant lui) mais c’est bien peu compte tenu des atouts de Mia Love qui est aussi mormone.

En effet, à l’inverse d’Owen, qui a tout l’air d’un candidat aligné « pour occuper le terrain » même si on connaît à l’avance l’issue du scrutin, la candidate du Parti républicain a un patronyme sympathique que ces stratèges ont rendu percutant et facile à retenir à travers le slogan « Love4Utah ». Ce slogan renvoie directement à un autre atout majeur qui est la personne même de la candidate.

L’âge, le capital sympathie, le sexe et le facteur ethnique et l’argent
A l’inverse de son adversaire, qui passe sur certaines photos et captures d’écran pour un « vieux schnock » solitaire et peu aimable, Mia Love a une prestance qui la place loin devant : elle est jeune, dynamique, belle et même la couleur de sa peau joue en sa faveur.

Le fait pour Love de faire partie des 1.3% de Noirs qui vivent en Utah est loin d’être un handicap. Rappelons qu’elle a été la première maire Noire en Utah, de Saratoga Springs, pour être plus précis, une grande ville qui a poussé quasiment du jour au lendemain dans la banlieue de Salt Lake City. Elle est de ce fait l’occasion pour l’Utah d’envoyer des signaux forts quant à la place faite aux minorités visibles, d’autant plus que la majorité des électeurs appelés à se prononcer appartiennent à une église qui a tardé à réadmettre les Noirs à ses cercles ecclésiastiques et qui cherche à montrer une image plus cosmopolite en mettant en avant des fidèles comme le chanteur britannique Alex Boyer ou encore la chanteuse Gladys Knight.

Au-delà de l’Utah et en plus de l’appartenance ethnique, le fait d’être née de parents immigrés (ses parents sont originaires du sud d’Haïti) contribue une des étoiles montantes du Parti républicain, à faire de Mia Love, à l’instar de Marco Rubio, le sénateur hispanique de la Floride. Le Parti doit absolument éviter de s’aliéner cette catégorie de population à cause de sa position sur l’immigration, gage également pour les prochaines présidentielles dont le coup d’envoi débutera de fait le soir du 4 novembre. D’où un l’investissement de moyens conséquents pour faire élire Mia Love.

Si l’élection devait se jouer à l’aune du seul paramètre financier, Mia Love l’a alors déjà remportée. D’après le Salt Lake Tribune, quotidien local orienté à gauche, elle a levé près de 1.5 millions de dollars rien que sur le trimestre d’août à octobre de cette année, une force de frappe inégalée à ce jour pour une telle élection en Utah, alors que son adversaire a levé moins de 300 000 dollars au cours de la même période. Cet écart financier traduit l’intense mobilisation des républicains au-delà de l’Utah et, a contrario, un certain défaitisme chez les démocrates.

« Paradoxe mormon » et désir de revanche
Mia Love bénéficiera aussi du « paradoxe mormon », de la capacité qu’ont les mormons à envoyer des signaux a priori contradictoires parce qu’ils sont tiraillés entre le passé, leurs valeurs et la modernité. Une minorité conservatrice, et surtout rurale, en Utah continue de penser que les femmes doivent rester au foyer et s’occuper des enfants. Cela a joué en 2012. Mais le fait pour Love d’être une femme pèsera énormément dans le scrutin à venir pour la simple et bonne raison que cette société patriarcale a un message à envoyer au reste du pays.

Comme pour les minorités, cet État conservateur doit montrer que son conservatisme n’est pas aussi arrêté qu’on voudrait le croire. La pratique de la polygamie a par exemple souvent occulté que l’Utah fut le premier État a accordé le droit de vote aux femmes (1870) et où une femme a pour la première fois été élue à une fonction politique (1896), bien avant le reste du pays (1920). L’élection de Mia Love sera l’occasion pour l’État de renouer avec ce progressisme peu connu.

Étrangement, sur ce plan, c’est le candidat du Parti démocrate qui propose de faire un bond en arrière et s’inscrit en faux par rapport aux valeurs progressistes de son parti en proposant une valorisation salariale pour permettre à l’un des parents dans un foyer, le plus souvent une femme, bien évidemment, de rester à la maison. Dans la mesure où le Parti démocrate n’est pas le même en Utah que dans le reste du pays, tout comme il est différent dans le Sud par rapport au Nord, on peut considérer que cette proposition consiste à s’adapter aux réalités locales et à attirer une partie de l’électorat pro-famille de l’Utah. Mais ce faisant, les démocrates se ringardisent quand on sait qu’en face, c’est une femme qui se propose de quitter son foyer pour faire de la politique.

La question LGBT en Utah et les arrêts des tribunaux
L’élection se jouera aussi d’une part sur la volonté d’une majorité des électeurs de son district de montrer qu’ils sont suffisamment inscrits dans la modernité et suffisamment ouverts pour élire une femme et, d’autre part, leur refus de se voir imposer le mariage homosexuel à coups d’arrêts des tribunaux.

En effet, si, comme tout bon Américain conservateur, les mormons finissent toujours pas accepter les décisions juridiques, ils n’aiment pas la pratique qui consiste à « légiférer depuis le banc » (legislate from the bench), à imposer par le biais des tribunaux ce qu’une majorité du peuple a rejeté par les urnes. Or, il s’est levé dans l’État une vague de mécontentement depuis qu’un juge fédéral a arrêté en décembre 2013, à la grande satisfaction des démocrates, que l’Utah se devait de reconnaître les mariages des couples du même sexe et de marier ceux qui le souhaitaient. Mia Love sera portée par le désir de revanche qui anime les électeurs opposés à cette décision venue des tribunaux fédéraux.

La fin du Parti démocrate en Utah ?
L’Utah n’a plus envoyé de démocrates au Sénat fédéral depuis Frank Moss, battu par Hatch en 1976. Matheson est jusqu’à présent le survivant de cette espèce politique en voie d’extinction. Les démocrates sont déjà très minoritaires à l’Assemblée d’Utah. Si elle devait se confirmer comme le laissent penser les indicateurs, l’élection de Mia Love écartera durablement (et de manière irréversible ?) leur Parti des fonctions politiques fédérales en Utah. Et il est fort peu probable que les dirigeants de l’Église mormone y réaffectent des fidèles par souci d’équilibre comme cela a pu se faire vers la fin du dix-neuvième siècle. Il appartiendra donc aux seuls cadres du Parti, tant sur le plan local que fédéral, de faire le bilan de ce déclin, de trouver autre chose que la « démormonisation » ou la « libéralisation » (dans le sens américain du terme) naturelle de l’Utah et de proposer une alternative politique crédible pour sortir de la longue « traversée du désert » qui semble les attendre.

Certes, il ne faut pas exclure un scénario inverse où Mia Love serait battue. Le dernier sondage publié récemment par des politologues d’un centre de recherche politique de la BYU donne Owens gagnant. La méthodologie très contestable de ce sondage et les indicateurs que je viens d’évoquer pousse plutôt à relativiser l’éventualité d’une victoire démocrate.

En attendant le verdict des urnes le 4 novembre, il faut se désabuser ici de croire que Mia Love, son mari et leurs soutiens sont des conservateurs d’un autre siècle, amoureux de leurs armes et anti-éducation et anti-aides du gouvernement parce qu’ils seraient des gens de l’Amérique dure, d’un autre siècle. C’est bien plus complexe que cela.

Tout comme je l’ai fait pour les démocrates et pour ses cadres, j’ai passé plusieurs heures à observer le déroulement de sa campagne en 2012 et je me suis longuement entretenu avec Jason Love, son mari, et d’autres personnes engagées dans sa campagne. Ce que j’ai retenu, c’est que son équipe est à son image, dynamique, jeune. Ce sont des gens qui partent du principe très américain rendu célèbre par Kennedy qu’il faut se demander ce qu’on peut faire pour son pays et non pas ce qu’on peut en tirer. Cette nouvelle garde que le Parti républicain met de plus en plus en avant est déterminée à aller au Congrès pour réparer Washington, qu’elle croit « en panne ».

L’Utah, la (légalisation supposée de la) polygamie et l’AFP

Une information datée du 9 février de l’AFP, relayée sur la page YouTube de l’agence

…et sur Fait-religieux.com, notamment, voudrait nous apprendre que les mormons polygames peuvent désormais pratiquer la polygamie en toute légalité aux États-Unis.

Je n’ai pas besoin de revenir sur les imprécisions de la dépêche concernant l’appartenance religieuse de Joe Darger, ce polygame que nous commençons à connaître très bien maintenant, tant il est présent dans les médias. Retenons tout simplement qu’il s’agit d’une non-information.

Pourquoi? Ben, parce que:

1. Ce qui est rapporté n’est pas une nouvelle information mais quelque chose qui remonte au 13 décembre dernier (c’est indiqué dans la dépêche de l’AFP) suite à un jugement rendu par le juge Clark Waddoups, du district fédéral pour l’Utah, dans l’affaire Brown v. Buhman (2013). Je vous renvoie à ma note sur la question. C’est dans la foulée de cet arrêt qu’un autre juge de la même juridiction avait le 20 décembre 2013 enjoint l’Utah de reconnaître le mariage homosexuel (cf. ma note sur ce sujet aussi).

2. L’arrêt du juge Clark Waddoups, même s’il est un juge fédéral, concerne UNIQUEMENT la juridiction d’Utah… Eh oui, il faut savoir qu’ils ont beau être « juges fédéraux », certains juges sont nommés pour statuer pour une juridiction précise.

3. Immédiatement après son verdict, le juge Waddoups avait émis un « stay », c’est-à-dire qu’il a suspendu l’application de son jugement en attendant qu’il fasse l’objet d’un appel devant une juridiction supérieure (la Tenth Circuit Court of Appeals, la juridiction immédiatement avant la Cour Suprême fédérale). Or, à ce jour, cette juridiction n’a toujours pas rendu son jugement. Si c’était le cas, ce jugement aurait immédiatement été relayé par les organes de presse de l’Utah et aurait figuré sur le site de la juridiction.

Quelle est la source de l’AFP? Pourquoi vient-elle nous annoncer cette information maintenant? Et pourquoi voit-elle une application fédérale à une mesure qui concerne uniquement un État?

La source de l’AFP est certainement l’AP, l’Associated Press, l’équivalent de l’AFP outre-Atlantique: l’information figure sur plusieurs sites de presse américains. Je ne saurais dire pourquoi maintenant. Quant à la généralisation, il faut mettre ça sur le compte d’une méconnaissance des implications de ce jugement sur la société américaine s’il devait être confirmé par la cour d’appel. Et là aussi, je renvoie à ma note du 16 décembre.

L’Amérique fascinante qui choisit entre un mormon et le descendant d’un esclave

Lynchage de Joseph Smith

Le 27 juin 1844, quelque 250 émeutiers attaquent la cellule dans laquelle Joseph Smith, fondateur et prophète des mormons avait injustement été incarcéré. Les émeutiers, las de la présence mormone en Illinois, sont parvenus à leur fin en assassinant Joseph Smith, son frère ainé, ainsi qu’un coreligionnaire qui était resté pour leur tenir compagnie.

Le lynchage du premier mormon a eu pour conséquence de mettre prématurément fin à sa campagne présidentielle, laissant aux mormons un goût d’inachevé. Certes, Smith n’avait absolument aucune chance d’accéder à la présidence des États-Unis; mais c’était quand même faire preuve de hardiesse de sa part. Cela, d’autant plus qu’il avait pris position pour l’abolition immédiate, ou au plus tard en 1850, de l’esclavage. Et, quoi que le contexte soit différent, l’investiture de Mitt Romney par le Parti républicain et sa présence à l’élection présidentielle face à Barack Obama  prend un sens tout particulier.

Dans ce contexte, je me dis que les États-Unis, et l’Utah surtout, sont le lieu où il me faudra être pour voir cette Amérique fascinante qui s’apprête à choisir entre le fidèle d’une religion qu’elle avait marginalisée et le descendant d’un esclave – oui, contrairement à ce que l’on a toujours cru, Obama aurait bien eu un ancêtre esclave du côté de… sa mère, a-t-on appris cet été de généalogistes basés en Utah.

L’Utah est l’endroit où il faudra être, et où je serai avant, pendant et un peu après les élections, car quelque soit l’issue du scrutin présidentiel, il est certain que les mormons ne seront plus vus de la même manière. Que Mitt Romney perde ou gagne, il aura réussi à faire entrer les mormons dans l’histoire des États-Unis comme personne d’autre auparavant.

Natacha Tatu, le Nouvel Obs, les mormons et Mitt Romney

Il y a quelques années de cela, un très bon ami de la famille est passé à notre appartement. Il a découvert, grâce aux magazines sur notre table de salon, que j’étais un lecteur assidu du Nouvel Observateur. C’était avant 2002, ça. Plusieurs articles très mal ficelés m’ont par la suite poussé à suspendre mon abonnement au magazine, même si je continue de temps en temps de lire en ligne. J’avais estimé que je ne pouvais pas décemment donner mon argent pour payer des journalistes qui n’étaient pas capables d’informer, d »éclairer les esprits, quitte à bousculer un peu nos idées reçues.

Dimanche dernier (le 8 avril), je me suis rendu chez mon ami pour passer un moment pascal avec nos familles respectives. Après les salutations, il commence à me questionner pour savoir si j’étais toujours abonné au magazine. Je lui explique que cela faisait bien longtemps que je ne l’étais plus. Ce à quoi, il me fait comprendre qu’il envisage ait lui aussi de faire la même chose suite à cet article intitulé « Mitt Romney: un mormon à la Maison-Blanche? » par Natacha Tatu, publié dans le 29 mars, comme indique sur le site. Pour comprendre son mécontentement, et vu le sujet de l’article, j’ai pris le temps et me suis autorisé l’impolitesse de le lire alors qu’on était à table. S’il y a une tentative d’équilibrer l’article avec des interviews de mormons pratiquants et d’ex-mormons, je dois avouer avoir été surpris de son contenu; cela d’autant plus que j’avais pris l’habitude de lire les colonnes de Natacha Tatu suite à un échange sur son blog American Blues (and roses).

Mes amis ont évoqué plusieurs points de mécontentement dans l’article, estimant que l’Église mormone devait se fendre d’une demande de droit de réponse. Je liste ci-dessous quelques uns des points abordés avec eux.

Une caricature qui ne dit pas ce que SONT les mormons dont Romney fait partie

La première chose qui a choqué mes amis a été la photo qui accompagne l’article. Contrairement à celle publiée sur le site du Nouvel Obs, on trouve dans le magazine une photo A4 avec des mormones polygames, vêtues comme au XIXe siècle et qui, en dehors d’une origine commune, n’ont strictement rien à voir avec le groupe que l’article prétend présenter et auquel appartient Mitt Romney. Ce n’était pas exactement la photo ci-contre, devant un tribunal au Texas; mais celle publiée avait été prise le même jour et dans le même contexte. On y voit ces mêmes femmes montant l’escalier qui conduit à la salle du tribunal. Pour rappel, il s’agit d’un procès pour « bigamie » (polygamie, pour faire simple) en cours depuis une descente de police dans un camp d’un groupe polygame au Texas. De même, notons que le prophète du groupe, Warren Jeffs, purge une peine de prison à vie… en Utah, pour mariage forcé et attouchement sur mineurs. A en croire la photo, Mitt Romney serait de ces mormons-là.

Bien entendu, le texte d’illustration disait qu’il s’agissait de fidèles de l’Église mormone. Le paradoxe est que, plus loin dans l’article, et à la décharge de Natacha Tatu on lit que l’Église mormone ne pratique plus la polygamie depuis « plus d’un siècle ». L’image a certainement été ajoutée par la rédaction du magazine pour faire « tappe-à-l’oeil » et pour surfer sur le fantasme que procure la polygamie mormone. Bien entendu, une source d’information qui se veut crédible ne peut et ne devrait pas alimenter la méconnaissance de ses lecteurs. Il est censé leur donner les outils pour les éclairer. Le problème ici est que tous les lecteurs du magazine ne vont pas chercher à faire le lien entre les deux informations discordantes et faire la part des choses. A l’évidence, il ne faut pas compter sur la presse pour faire ce travail d’éclairage sans ambiguïté. Donc, tout naturellement, on véhicule une image caricaturale et confuse d’un mouvement religieux qui comprend plus d’un courants. Je renvois à mon B-A BA du mormonisme sur ce blog.

Un parti pris posé dès le début de l’article

La caricature de la photo va plus loin que l’ambiguïté: elle traduit un parti pris annoncé dès le début de l’article; lequel parti pris déséquilibre la recherche d’objectivité par ailleurs.

Natacha Tatu débute son article en annonçant la couleur avec ce passage:
« ‘Ne vous fiez pas à leurs grands sourires, ils sont redoutables’, nous avait prévenus Helen Radkey, une historienne, ex-membre de l’Eglise mormone qui en est devenue une farouche opposante. » Helen Radkey commence à être bien connue des spécialistes du mormonisme maintenant. De la chercheuse sérieuse qu’elle était, elle devenue la nouvelle Sandra Tanner que les médias ont élu de facto voix dissidentes du mormonisme. Tous les médias et journalistes se l’arrachent.

Rien n’empêche d’aller la voir et de prendre en compte ce qu’elle a à dire sur cette religion qu’elle a connu de l’intérieur. C’est une démarche tout à fait normale d’aller voir les dissidents. Ce qui est problématique est d’adhérer, sans broncher, à ce qu’elle affirme alors que l’on sait qu’elle a une dent contre l’Église mormone (Enfin, je présume que Natacha Tatu s’était renseignée un minimum sur Radkey.) C’est pourtant ce que fait Natatha Tatu en écrivant, à la suite de la citation en début de ce paragraphe, « Elle n’a pas tort! » C’est à se demander combien de temps Natacha Tatu a passé dans le Vatican des mormons pour soutenir qu’il faut se méfier d’eux, redoutables, qui arborent de grands sourires comme pour mieux vous amadouer. En quoi est-ce que les mormons sont redoutables? Qu’est-ce que Natacha Tatu a constaté pour conclure à cela? Le lecteur n’a qu’à imaginer et fantasmer ce que bon lui semble.

Une plongée [superficielle] dans l’univers des mormons

La question sur la durée de recherche pour conclure à la dangerosité des mormons révèle une démarche sommaire dans le seul but de dire implicitement à travers l’article « on a été chez les mormons, donc, on est capable de vous dire qui ils sont vraiment ». S’il est bon de s’intéresser à Salt Lake City et l’Utah compte tenu de l’histoire, de leur poids démographique, etc. il faut se garder de croire que l’Utah est tout ce qu’il y a à voir pour se faire une idée du mormonisme. L’Utah n’est qu’un laboratoire. Une plongée dans l’univers mormon qui se limite à ce seul endroit n’en est pas une. Mettre le pied dans une marre n’est pas une plongée/immersion dans un lac. Échouer à comprendre cela donne immanquablement lieu à des affirmations péremptoires, certaines n’ayant même pas été vérifiées, comme beaucoup de journalistes savent le faire. Quelques exemples:

  1. Natacha Tatu utilise le raccourci de LDS comme suit: « l’Eglise de Jésus- Christ des Saints des Derniers Jours, la LDS (Latter Day Saints), comme on l’appelle ici ». Elle a bien saisi le sens de l’acronyme LDS; mais sans « CHURCH » après ce dernier, LDS renvoie aux fidèles, pas à l’institution. On dit SDJ (Saints des derniers jours) en français.
  2. 13 millions de fidèles et autres chiffres: on est en deçà de 1 millions, au minimum. Plus que de l’arrondi, c’est une coupe à la hache… sauf à regarder ces chiffres à l’aune de mon article sur les mormons et les chiffres, ce qui n’est pas le cas ici. Autrement, les chiffres sont disponibles sur le site de l’Église mormone et sont repris par d’autres institutions dont le Pew Forum, cité dans l’article.
  3. Estimation de la fortune de l’Église mormone d’après le Time magazine: j’ai déjà écrit maintes fois sur cette question. L’estimation de la richesse de l’Église mormone par Van Biema et Ostling remonte à 1997! Il eut été bon d’informer les lecteurs qu’il s’agit d’une estimation vieille de 15 ans, quand même.
  4. L’Église mormone « a toujours vécu repliée sur elle-même »: oui et non. Qu’il y ait un fort sens de cohésion compte tenu de l’histoire, oui. Qu’il y ait une spécificité qui amène à parler d’une « culture mormone » qui traverse parfois les frontières, oui. Et, justement, parce que cette culture traverse les frontières, on ne peut pas parler d’une Église « repliée sur elle-même ». On arrive à ce genre de conclusion parce que le seul lieu d’observation est l’Utah. Et, même là, il suffit de se balader un peu à Salt Lake City pour retrouver les traces d’un certain événement remontant à 2002, sauvé par Mitt Romney, qui montre que les mormons ne sont pas une réplique de la Petite Maison dans la Prairie coincée entre les Rocheuses. Il faut d’ailleurs regretter que Natacha Tatu n’ait absolument pas fait allusion à cet événement de 2002, tremplin pour la carrière politique de Mitt Romney, alors qu’elle prétend dresser un portrait de l’homme.
  5. Des sous-vêtements spéciaux « magiques »: oui, les mormons portent des sous-vêtements leur rappelant les engagements qu’ils ont pris envers Dieu d’être chastes, charitables, honnêtes, bons citoyens, tolérants, etc. Ils croient aussi que ses sous-vêtements sont une forme de protection spirituelle. Alors, on n’est pas obligé d’utiliser le jargon mormon pour rendre compte de cela mais il faut aussi garder à l’esprit que « magique », sans une petite précision de ce qu’il en est exactement ne fait que nourrir les fantasmes. Toutes les sociétés utilisent des symboles, certains concrets, d’autres abstraits, pour leur rappeler des engagements contractés à un moment donné. Pour les Juifs, c’est la Kippa, pour les Catholiques, c’est la croix, une tenue vestimentaire particulière; pour d’autres, c’est la bague ou l’alliance; pour les Maoris, ce sont des tatouages; etc.
  6. Les mormons et l’avortement: mettre entre parenthèses le fait que l’Église mormone préconise l’avortement dans des cas comme le viol ou l’inceste c’est sous-entendre que c’est une information insignifiante dont on peut se passer. Ajoutons par ailleurs que, hormis le viol ou l’inceste, la position de l’Église mormone est beaucoup plus souple que celle d’autres Églises. Elle préconise l’avortement lorsqu’un corps ou professionnel de la santé estime que la vie du fœtus et/ou de la mère est/sont menacée(s). En définitive, seul l’avortement « de complaisance » est découragée dans le mormonisme. Il n’y a rien de surprenant à cela, sauf à croire qu’une Église c’est une clinique de contraception.
  7. « Dans les petites villes de l’Utah, les familles de dix enfants sont légion »: euh… Benh, oui; les fidèles d’une religion qui n’encourage pas l’avortement font forcément beaucoup d’enfants. Cette affirmation découlerait naturellement de la précédente. Mais elle ne tient pas debout. Oui, il y a beaucoup de familles nombreuses en Utah; souvent des familles de plus de trois enfants. Sept, huit enfants, ce n’est pas impossible. Mais je n’ai pas vu de « légions » de familles de dix enfants en Utah, même dans les trous perdus sur la route de Bryce Canyon.
  8. « Pas de place pour les dissidents »: je ne connais pas beaucoup de groupes, religieux ou pas, où les dissidents sont les bienvenus. En principe, les dissidents s’en vont d’eux-mêmes. Et puis, cette affirmation repose sur une insupportable méconnaissance du mormonisme que l’on prétend présenter aux lecteurs. Sans quoi, j’invite n’importe quel organe de presse française, soucieux de montrer à ses lecteurs ou auditoires qui sont VRAIMENT les mormons, qui veulent rencontrer des mormons en désaccords avec certains aspects de leur religion à me suivre en Utah pendant les élections. En attendant, je renvoie aux récentes publications dont la vidéo ci-dessous intitulée « It gets better at Brigham Young University » (Les choses évoluent à l’université Brigham Young), montrant qu’on ne peut pas affirmer de manière péremptoire la façon dont les choses se passent de nos jours pour ce qui relève de la dissonance dans l’Église mormone.
    http://www.youtube.com/user/byuitgetsbetter
  9. « Chaque manquement est signalé au bishop, l’évêque »: ouh là! C’est 1984 de George Orwell chez les mormons, ou quoi?! Pauvres lecteurs du Nouvel Obs! Vous imaginez les mormons s’épier à la seconde pour voir qui commettra un écart afin d’aller le dénoncer au plus vite à son évêque?! Cela s’est plus ou moins fait au XIXe siècle, lorsque le mormonisme était une petite communauté. On peut aussi trouver ici et là un fidèle « hollier than thou », plus royaliste que le roi, qui va dénoncer tel ou tel comportement à son évêque. Mais cela n’est pas la règle. Les mormons ont autres choses à faire qu’à s’épier.
  10. « à en croire les témoignages qui ressortent ici et là »: justement, l’article croit trop les « on dit », en particulier de la part de personnes qui ont des comptes à régler avec l’institution. Les amertumes de ces gens reposent bien souvent sur des conflits, désaccords personnels avec un dirigeant mormon ou un coreligionnaire lambda. Il y en a. Mais, ce que ces dissidents racontent doit être pris avec des pincettes; d’autant plus que bien souvent, ces personnes connaissent uniquement l’Église mormone de laboratoire et ont vécu le mormonisme de manière extrême.
    Si les valeurs mormones jouent dans la façon dont les fidèles vivent, ces valeurs ne dictent pas le A à Z de la vie des fidèles. L’Église mormone préconise la chasteté avant le mariage, comme c’est indiqué dans l’article, et la fidélité après le mariage. Le contraire eut été surprenant de la part d’une Église. Par contre, et contrairement à ce qui est dit dans l’article – « C’est une Eglise qui s’immisce dans tous les aspects de votre vie, dans votre sexualité, vos finances, vos loisirs et qui vous empêche dépenser par vous-même » – je n’ai jamais rien lu dans ses écrits, ses règles qui disent quand et comment vivre sa sexualité, etc. Le blog La sorcière du logis, tenu par une mormone française dont nous ferons plus amplement la connaissance un jour, n’est qu’un exemple mais son contenu est édifiant sur ce point.
    Autrement, le témoignage final de Helen Radkey, clou de l’article, décrit une secte dans le sens populaire du terme. Publier ce type de témoignage satisfait un lectorat soucieux, à juste titre, des ravages de certains groupuscules religieux. Mais, le faire sans broncher, comme c’est le cas ici, ce n’est pas respecter ses lecteurs.

Conclusion

La fermeté dont je fais preuve à l’égard des journalistes dans mes notes doit porter à croire que j’ai une dent, à mon tour, contre eux. Outre le décodage du documentaire de Enquête exclusive, on pourra aussi avancé ce que j’ai écrit sur le reporter de Marianne pour démontrer mon prétendu « anti-journalisme ». J’avoue: je suis très méfiant à l’égard D’UNE CERTAINE FORME de journalisme. Je n’aime pas le journalisme voyeur, foutage de gueule et qui ne respecte pas les lecteurs, téléspectateurs et auditeurs. Je n’aime pas le journalisme de l’éphémère qui pond toujours des articles dans l’urgence.

Oui, j’ai une idée naïve et archaïque du journalisme. Ce doit être quelque chose qui informe sérieusement, qui ne prend pas pour parole d’évangile tous les témoignages; cela quel que soit l’interlocuteur: verser par exemple dans la louange aveuglée du mormonisme ne serait pas plus du journalisme pour moi. On n’a pas à publier pour faire plaisir aux mormons dont certains trouveront toujours à redire. En même temps, je persiste à croire que même un lectorat de gauche, parfois athée, est capable de soutenir un travail fouillé.

D’origine haïtienne, femme politique et… mormone

Mia Love, Michael Friberg, NYT

Le 17 novembre dernier, le New York Times (NYT) nous a fait découvrir le profil de Mia Love (à gauche), jeune femme noire, d’origine haïtienne et maire d’une ville en plein développement dans la banlieue de Salt Lake City qui s’appelle Saratoga Springs. Le NYT nous avait parlés d’elle parce qu’elle fait partie des personnes que l’Église mormone met en avant pour faire constater l’hétérogénéité culturelle de ses fidèles à travers la campagne de communication « I’m a Mormon » (Je suis mormon). Voici la vidéo:

Le clip vidéo présente une jeune femme attractive, dynamique, ayant réussi grâce aux efforts de ses parents haïtiens et aussi grâce à son sérieux.

Ce n’est pas la première fois que l’on découvre des Haïtiens ou des personnalités américaines d’origine haïtienne qui réussissent Outre-Atlantique. L’originalité du cas de Mia Love tient non pas au fait qu’elle soit mormone, puisqu’il y a beaucoup d’Haïtiens qui adhèrent à cette foi, mais plutôt au fait qu’elle risque d’être la première noire envoyée par l’état d’Utah au Congrès… si elle est élue.

Eh oui, Mia Love s’apprêterait à se déclarer candidate, sous l’étiquette du Parti républicain, pour devenir Représentante au Congrès. Sa déclaration de candidature n’a pas forcément été bien reçue mais il semble qu’elle se prépare sérieusement. Elle a la bénédiction de plusieurs caciques du parti. Elle donne déjà un nouveau visage à l’Utah en dirigeant, avec une certaine efficacité, une nouvelle ville (elle est la 3e maire) où il fait bon vivre. Les électeurs de sa circonscription, majoritairement ses coreligionnaires, lui feront-ils confiance sur le plan national? Nous allons suivre cette affaire de très près compte tenu des enjeux.

Jon Huntsman en lice pour la Maison Blanche

Et de deux!

whitehouse.jpgJon Huntsman, ancien gouverneur républicain de l’Utah, qui a démissionné en avril de son poste d’ambassadeur des États-Unis en Chine, a officialisé sa candidature à la Maison Blanche. Cela fait donc deux mormons, avec Mitt Romney, du même parti, pour une maison et un fauteuil. C’est tout simplement historique!

A travers ces deux candidatures, ce sont deux façons d’être mormons qui vont s’affronter sur le scène politique américaine pour l’investiture du Parti républicain. Romney et Huntsman viennent tous les deux de vieilles et riches familles mormones mais ces candidats donneront malgré tout à voir le mormonisme sous différents angles.

George Romney, père de Mitt, était gouverneur du Michigan, pro-droits civiques pour les Noirs, patron de American Motors et candidat qui aurait pu remporter l’investiture du Parti républicain s’il n’avait pas fait une bourde concernant la présence américaine au Vietnam. Issu du monde des affaires, Romney a aussi un CV de dirigeant politique fort intéressant. Il est l’homme qui a sorti les JO de Salt Lake City du gouffre financier dans lequel les scandales de corruption l’avaient plongé. Il a même réussi l’exploit de transformer les comptes déficitaires du comité en laissant derrière lui un bénéfice de $ 55 millions. Il a commencé à faire ses armes politiques en 1994, quand il a essayé de déloger, sans succès, Edward Kennedy du Sénat. Son premier succès politique viendra en 2003, avec son élection au gouvernorat du Massachusetts. Il est à l’origine d’une loi sur la santé qui est à la base même de la réforme de santé de Barack Obama.

Quant à Jon Huntsman, son père est un magnat de l’industrie chimique. Son grand-père maternel, David B. Haight (1906-2004), était apôtre de l’Église mormone, après avoir été maire de Palo Alto, en Californie. Huntsman a CV politique dense. On l’a dit, il a été gouverneur d’Utah, mais aussi diplomate à plusieurs reprise en Asie: en Chine (administrations Bush père et Obama), à Singapour (Bush fils), une expérience à faire pâlir Sarah Palin!

Mais ce n’est pas parce que Huntsman et Romney sont tous les deux Mormons qu’ils se font des cadeaux. Les temples de l’Église mormone, dont celui de San Diego est représenté ici (à gauche) pour la symbolique de ma maison blanche, doit être le seul endroit où ces hommes ne sont pas en compétition. Et encore, ce n’est pas dit qu’ils se retrouvent dans un temple mormon en même temps. Car sur le plan religieux, on a d’un côté un Mormon de la Brigham Young University (Romney), institution conservatrice; et, de l’autre côté, il y a un Mormon d’une institution plutôt libérale, la  University of Utah (Huntsman), comme l’a si bien dit un habitant de Salt Lake City à la presse il y a quelques mois. Romney et Huntsman ont tous les deux été missionnaires pour l’Église mormone: Romney en France (dans le Sud de la France, dont Bordeaux) et Huntsman en Chine. Mais le mormonisme semble avoir influencé les deux hommes différemment.

Les différences sont encore plus visibles sur le plan politique. En 2007, quand Huntsman était encore gouverneur de l’Utah et Romney à concourir pour l’investiture du Parti républicain contre John McCain et consorts, Huntsman a publiquement pris position et a fait compagne pour… McCain.

Lequel des deux hommes est le mieux placé pour remporter l’investiture du GOP? Les démocrates, y compris Barack Obama, semblent s’inquiéter d’avoir à affronter Huntsman. Il est moins connu nationalement mais plus crédible que Romney parce qu’il n’a pas l’étiquette d’un « flip-flopper », c’est-à-dire de quelqu’un change de positionnement politique pour satisfaire un électorat (Romney est à la base un républicain modéré). Huntsman fait peur aux Démocrates parce qu’il pourrait récupérer les voix qui décident en principe de l’issu d’une élection: les électeurs indécis et indépendants. Toutefois, rien, pour l’instant, ne laisse penser qu’il puisse remporter l’investiture. Les différents signaux depuis sa démission du poste d’ambassadeur, et même avant, disaient bien qu’il murissait une candidature. Son équipe de campagne s’active depuis un moment. Or, il est pour l’instant loin derrière Romney, y compris en Utah!

Par contre, contrairement à Huntsman, Romney est sur le terrain depuis 2006. Il n’est plus un « petit nouveau ». Il a déjà tissé sa toile; et les conditions politiques lui sont favorables, même si son mormonisme représente encore un obstacle pour certains Américains.

Affaire à suivre.

A la santé de… Moroni ou l’alcool en Utah

Il y a environ un an, j’ai publié une note intitulée « La vuvuzela de l’ange Moroni« . En plus du montage photo, très « à propos », montrant ce personnage important de la théologie mormone à faire la fête en Afrique du Sud avec sa « vuvuzela », j’avais attiré l’attention, sur une autre illustration dans laquelle on faisait boire du vin à l’ange Moroni du biais de sa trompette ; un sacrilège à dessein commercial pour certains mormons.

Plus récemment encore, j’ai publié ce qui suit en commentant un article du Newsweek sur l’étique du travail chez les mormons :

« On avance souvent le fait qu’on ne peut pas y faire la fête (pour rappels, les mormons ne sont pas des Amishs!), qu’on a du mal à y trouver de l’alcool (euh… des gars bourrés dans les rues, à la sortie de boite ou de repas trop arrosés, j’en ai vu en Utah, véridique!). Le cliché à gauche, pris par mes soins, est assez représentatif à ce sujet: le pub que l’on y voit se trouve à deux pas de Temple Square, sur une des principales artères de Salt Lake City. Les mormons et anglophiles y reconnaîtront un jeu de mots que j’explique rapidement: en anglais, ruche, dont je parle plus loin, se dit « BEEHIVE ». Le propriétaire du pub a eu la bonne idée d’insérer un « R » entre BEE et HIVE donnant le nom « La ruche à bière ». C’est dire qu’on peut en boire de la bière dans son pub! »

Où je veux en venir ?

Le rapprochement des publications ci-dessus a pour but de revenir sur une étude qui vient confirmer mes dires quant au changement des comportements vis-à-vis de l’alcool en Utah. Selon l’étude dont la Deseret News, journal de l’EDJSDJ, a fait écho en mars dernier, Salt Lake City n’a pas la palme de la « modération » en matière de consommation d’alcool. C’est à Nashville, Tennessee, que revient la palme de la « ville sobre ». En consommation normale, on serait autour de 7.18 boissons alcoolisées par personne et par mois alors qu’à Salt Lake City on est à 8.98. Le pourcentage de « heavy drinkers » (grands buveurs) est d’à peu près un point plus élevé à SLC (3.5) qu’à Nashville (2.4).

L’étude n’indique pas à partir de combien de verres et de taux d’alcoolémie dans le sang on est considéré « grand » buveur ; mais quoi qu’il en soit, elle rend compte d’une « banalisation » de l’alcool que les autorités locales ne semblent pas ignorer comme l’illustre la photo de cette campagne publicitaire à Salt Lake City (ci-dessous).

Drive drunk, Utah.JPG

Grâce à un travail d’image, on fait apparaître en double sur la photo le même policier impressionnant et menaçant (reproduction de la vision trouble d’une personne ivre). Ce dernier menace d’interpeler tout chauffeur conduisant en état d’ébriété.

Quelques explications pour comprendre l’augmentation de la consommation d’alcool en « pays mormon »

Outre la banalisation, ces chiffres sur l’alcoolémie en « pays mormon » (Utah) révèlent certaines tendances et en confirment d’autres. Ils sont certes à mettre en rapport avec le relèvement du seuil d’alcoolémie en Utah en 2009 par l’ancien gouverneur Jon Huntsman (probable candidat à l’investiture du Parti Républicain), avec l’accord tacite de l’Église mormone. Mais il faut aussi inclure dans les facteurs d’analyse les changements démographiques et des comportements sociaux qui en découlent souvent.

On peut par exemple mettre en avant l’accélération de l’immigration intra-étasunienne et étrangère dans l’État: les mormons ne sont plus majoritaires à Salt Lake City depuis quelques années. A l’intérieur de la nouvelle configuration démographique où les mormons sont à peu près à égalité numérique avec les non-mormons, se sont surtout les immigrés récents qui semblent être les premiers touchés par les problèmes d’alcool à Salt Lake City. C’est en particulier le cas des polynésiens, des latinos et des sud-américains ; lesquels cumulent bien souvent d’autres difficultés sociales. On peut aussi citer le rajeunissement de la population. Or, on sait qu’un public jeune est souvent celui qui aime prendre le risque de braver les interdits, ne serait-ce que par curiosité ou pour émuler un pair.

Avec les changements démographiques viennent des adaptations économiques. Il n’est pas économiquement rentable de s’adresser uniquement à des mormons dans une ville où ils ne représentent que la moitié de la population. Donc, on diversifie l’approche commerciale ; on offre de plus en plus de produits attendus par l’autre moitié de la population, d’où une généralisation des alcools ; mais pas seulement. On vend aussi des « accélérateurs de libido »! Décidément, l’Utah, la « Sion » des mormons se « babylonise ». D’ailleurs, ceci me fait penser qu’il faudra que nous revenions sur la sexualité chez les mormons, sans tomber dans le voyeurisme, les clichés sensationnels et autres raccourcis faciles compte tenu de l’histoire des mormons. Ceux qui souhaitent quelque chose pour se mettre sous la dent, en attendant, peuvent toujours relire la note du 09.03.2009 où il est question, entre autres, du rapport au corps et à la sexualité chez les mormons.

Pour l’heure, laissons l’Utah trinquer à la santé de Moroni et continuons notre réflexions sur l’alcool en « pays mormon », notamment en interrogeant l’efficacité de la loi de santé chez les mormons, la Parole de Sagesse. En effet, quand on sait qu’il n’y a pas à Nashville une loi de santé qui interdit de boire de l’alcool comme en Utah, le classement mentionné plus haut conduit tout naturellement à interroger l’efficacité de la rigueur mormone vis-à-vis de l’alcool, du thé et du café, etc. (Parole de Sagesse).

Une discussion approfondie sur ce point pourrait nous conduire beaucoup trop loin pour une simple note ; mais une petite remarque, tout de même : peut-on dire que la politique anti-tabac de la France soit un échec sur la base d’une étude dont on ne dispose pas de tous les éléments ? L’étude confirme la tendance et les observations faites sur le terrain, à savoir que l’Utah s’éloigne de son idéal. Mais il ne s’agit que d’une tendance.

Une autre réserve pour éviter de verser dans la conclusion hâtive est de se rappeler les changements démographiques. Il y a, à l’évidence, des mormons qui n’hésitent plus à trinquer mais on ne peut pas valablement conclure à un échec de la Parole de Sagesse sans savoir combien il y a de mormons et de non-mormons parmi les « buveurs occasionnels » et les « grands buveurs ». Il serait donc bon de voir où en Utah, quand et comment l’étude a été menée. Si l’échantillon étudié est celui de la « Red Light District » (quartier chaud) de Salt Lake, Rose Park (au nord), ou du côté de la University of Utah (plutôt libérale), on est sûr à tous les coups d’avoir des résultats élevés. L’inverse est aussi vrai si l’échantillon est du côté de Provo, ville de la Brigham Young University (évidemment conservatrice). Bien sûr, le fait même qu’il y ait interdits rend l’alcool attractif pour les jeunes mormons ; mais, avant toute conclusion, il faudrait analyser les détails de l’étude, voire la comparer avec d’autres.

Quel que soit la réalité des chiffres, un constat s’impose: plus besoin de s’inscrire sur une liste auprès d’un club privé pour se faire servir un verre en Utah. Le mordu de généalogie et adepte de bon vin pourra trinquer… non, quand même pas au pied du temple de Salt Lake, sous le regard bienveillant de Moroni (propriété privée oblige) mais au pied du State Capitol qui supplombe la ville.